L’homme à l’affût


Premier film après la tombée en disgrâce de la « balance » Edward Dmytryk lors du maccarthysme,le glauque et déroutant L’homme à l’affût (1952) est proposé en DVD par Sidonis Calysta.

Balance ton porc

Une belle saloperie que ce maccarthysme quand on y pense. Des cibles aux persécuteurs, tous ont fini par être victimes, certains pendant un long moment. C’est le cas d’Edward Dmytryk, réalisateur parfois poussif (Alvarez Kelly, 1966) mais ponctuellement capable de réaliser d’excellents films voire des chefs-d’œuvre tels que L’homme aux colts d’or (1959). Après avoir fait de la prison puis dénoncé certains de ses collègues durant la chasse aux sorcières communistes, Dmytryk est loin d’être en odeur de sainteté au sein de la communauté d’Hollywood une fois le maccarthysme abattu. Il continue pourtant de travailler notamment avec L’homme à l’affût (traduction pourrie du titre anglais The Sniper) long-métrage de son retour aux affaires après ses affres juridico-politiques. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le back to business de Mister Dmytryk, édité en DVD par Sidonis Calysta, fut un retour en forme de rentrage dans le lard.

En somme, l’intrigue de ce The Sniper est simple : on y suit le quotidien d’Eddie Miller, traumatisé par les femmes en lesquelles il ne voit que des humiliations en puissance et en acte. Sa névrose le pousse à en tuer une, puis deux, et cela titille forcément la police et un psychiatre au bout d’un moment…Sous ses attraits de film noir, L’homme à l’affût est un objet cinématographique assez secouant. Glauquissime dans sa peinture d’une âme barge, il déploie des ténèbres glaçantes et surtout une violence entièrement déversée sur des victimes innocentes : les deux séquences de mise à mort, toutes les deux tournées en plans fixes et silencieux, montrent à quel point un assassinat peut-être aussi brutal et immédiat qu’implacable et anti-spectaculaire. Comme contaminé par l’état de santé mental du protagoniste du héros, le scénario est construit par l’omniprésence de la guerre des sexes qui se joue dans le cerveau d’Eddie : la moindre discussion, le moindre regard, la moindre activité semblent appuyer sur sa névrose et son rapport à la femme (la séquence de la fête foraine est un petit bijoux). Plus ambitieux que cela, Dmytryk en profite même pour faire passer un discours tout de même assez progressiste, via un personnage de psychiatre qui explique qu’il est plus utile pour la société de soigner les gens comme le tueur, que de les condamner à mort. Film noir assurément mais pas que, The Sniper est un des travaux du genre les plus marquants et dérangeants (son climax tout à fait déroutant compris), et du même coup un des longs-métrages les plus inspirés de son auteur.

En plus de la galerie de photos et d’une restauration optimale comme à son habitude, l’éditeur Sidonis Calysta met les bouchées quadruple en ne proposant non pas une, ou deux, ou trois présentations en bonus, mais quatre : les habitués Patrick Brion, François Guérif, et Bertrand Tavernier mais aussi le Monsieur Cinéma d’Arte j’ai nommé Olivier Père qui nous livre son analyse de L’homme à l’affût aux cotés des autres brillants esprits sus-cités.

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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