Corps et Âme


Nommé à l’Oscar du Meilleur Film Étranger en tant que représentant de la Hongrie et vainqueur de l’Ours d’Or à Berlin en 2017, on vous parle d’un film qui entre timidement dans notre ligne éditoriale mais qui y entre quand même : Corps et Âme (Ildiko Enyedi, 2017) tout juste sorti en vidéo chez l’éditeur Le Pacte.

Cerf moi fort

Il y a de ces films dont le synopsis laisse présager bien plus de fantastique qu’il n’en est vraiment. Corps et Âme (2017) long-métrage de la réalisatrice Hongroise Ildiko Enyedi est clairement de ceux-là. Car sur le papier, cette histoire d’âmes sœurs qui découvrent avec stupeur qu’ils se rencontrent chaque nuit dans leurs rêves sous l’apparence d’un cerf et d’une biche promet une exploration de la question onirique sous un prisme volontairement non-naturaliste. Or, c’est justement sous ce prisme qu’est traité, d’abord, cette histoire. Endre et Maria sont tous deux employés d’un abattoir. Le premier est un directeur financier taciturne tandis qu’elle vient de débarquer dans l’entreprise au poste de contrôleuse qualité. Sa rigueur presque militaire et son soucis du travail bien fait la font vite passer pour une femme hautaine et froide auprès de ses collègues. Plus que leurs rêveries cervidées, ce qui réunit ces deux âmes c’est d’abord leur incapacité à se sociabiliser dans c rude monde du travail. En cela, le film se nourrit bien davantage des codes du portraits psychologique et social que du cinéma fantastique dont il emprunte a priori, rien de plus qu’un simple prétexte à réunir ces deux êtres et les faire se comprendre.

Ceci étant dit, ce qui séduit dans Corps et Âme est qu’il gagne en étrangeté, en identité, en spécificité, à s’éloigner par moment d’un naturalisme étouffant et s’autoriser quelques appels du pieds vers un ailleurs, celui d’un onirisme enchanteur et naïf d’une part mais aussi celui d’une extrapolation de la bizarrerie et de l’âpreté crasse des abattoirs qui sont le théâtre de ce mélodrame minimaliste. Loin des clichés du romantisme, le long-métrage est d’une froideur déstabilisante, qu’on peut volontiers considérer comme repoussante – c’est un peu mon cas – tant elle joue de son atmosphère de malaise permanente faisant peser sur cette histoire d’amour improbable un parfum inexorable de drame contemporain. Dans sa mise en scène, le film étonne aussi par son austérité et la façon frontale – voire identique – avec laquelle la réalisatrice filme une scène d’amour ou de dépeçage de bovin. Naturaliste ou pas, on ne sait plus trop, le récit parvient en tout cas à saisir quelque chose d’une société malade en extrapolant ses névroses et en réunissant deux individus non normés dans un univers commun et mental.

La froideur cadavérique du film, mélangée à son faux récit à l’eau de rose, lui donne donc une identité qui lui est propre, tout autant qu’il s’inscrit dans la nouvelle histoire du cinéma hongrois. Si on peut lire partout que le cinéma de Ildiko Enyedi partage quelques atomes crochus avec celui de Bela Tarr, c’est à mon sens avec son comparse Kornél Mundruczo, réalisateur de White God (2014) et plus récemment La Lune de Jupiter (2017) qu’il partage peut-être les plus évidents points communs. Dans les deux cas, ces cinéastes semblent ré-investir le langage du fantastique pour parler en filigrane des grands sujets qui bouleversent la société hongroise. Si les essais du second demeurent plus convaincants à mes yeux, il n’en demeure pas moins qu’il semble frémir à l’est de l’Europe, la même énergie revigorante, celle de vouloir raconter des histoires différemment. La même énergie, peut-être, que celle dont on croit humer le parfum depuis bientôt deux ans en France.

Du côté de l’édition Blu-Ray proposée par Le Pacte, on notera que la copie est parfaite – la moindre des choses toutefois pour un film aussi récent – et l’ajout appréciable en supplément d’un entretien avec la réalisatrice (en français s’il vous plait !) dont le capitale sympathie et la bonhommie contraste étonnamment avec la froideur du film bien qu’elle définit le personnage de Maria comme son double de cinéma.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.

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