Black Swan


À l’occasion de sa diffusion à la télévision, retour sur Black Swan (2010), l’un des plus beaux films de Darren Aronofsky et définitivement le plus beau rôle de Natalie Portman.

Le Chant du Cygne

Le lac des cygnes écrit par Tchaïkovski en 1875 et chorégraphié par Lev Ivanov, est l’un des ballets les plus connus à l’heure actuelle, indémodable et indétrônable. Le rôle de la reine des cygnes est le Graal ultime pour toutes les danseuses classiques, car elles auront la chance de montrer l’étendue de leur talent et d’interpréter tour à tour, le cygne blanc et le cygne noir. Le cygne blanc, c’est la pauvre Odette victime du maléfice d’un sorcier qui se transforme en cygne le jour et redevient elle-même à la tombée de la nuit. Pour rompre le sort, il faut qu’elle trouve l’amour et ce n’est pas facile facile car les princes dorment la nuit. Mais comme c’est un conte, elle le rencontre et ça rend fou le sorcier qui décide d’appeler sa fille Odile, le cygne noir, à la rescousse. Et bim ! Odile séduit le prince, Odette est condamnée à rester cygne et se suicide. Le prince meurt d’amour et de chagrin. Enfin bref, c’est hyper joyeux et si tu es un enfant des années 90 tu connais un peu l’histoire, ayant largement inspiré le dessin animé Le Cygne et la Princesse (Richard Rich, 1994). Wikipédia m’informe qu’à ce jour le film a sept suites et qu’une huitième sortira courant 2018. Je ne sais pas pour vous, mais moi ça me brise un peu le coeur. Mais le Lac des cygnes inspirera longtemps le cinéma, comment ne pas penser aux Chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger (1948), La mort du cygne (Jean Benoit-Levy, 1937) ou encore à Les cygnes sauvages (Sekai Meisaku Douwa et Hakuchou no Ouji, 1977). J’en oublie beaucoup, mais vous l’aurez compris c’est sur le formidable Black Swan de Darren Aronofsky que nous attarder dans cet article.

Après Pi (1998), Requiem for a Dream (2000), The Fountain (2006) ou encore The Wrestler (2008), le réalisateur s’attaque à l’univers impitoyable du monde de la danse, mais pas que. Car si Black Swan, se passe au sein d’un corps de ballet réputé, le film parle de Nina et de sa quête de la perfection. C’est de cela qu’il s’agit, être parfait. Nina est une danseuse classique émérite, interprétée avec brio et passion par Natalie Portman, approchée par le réalisateur huit ans plus tôt et qui aura commencé l’apprentissage des chorégraphies et des mouvements de danse un an avant le début du tournage à raison de deux à cinq heures par jour. Autant vous dire que son Oscar est plus que mérité. Nina vit toujours avec sa mère, danseuse qui a arrêté sa carrière pour avoir sa fille et peintre creepy à ses heures perdues, reproduisant à l’extrême des photos de sa fille qu’elle semble aduler plus que tout. Nina est sage et consciencieuse, elle travaille bien et beaucoup, ne connaît pas le laisser-aller et elle ne semble connaître de son corps que les douleurs qu’elle lui inflige au quotidien, avec la danse, les régimes draconiens et la scarification. Et c’est le directeur artistique de la compagnie, interprété par Vincent Cassel, qui lui fera comprendre que de ce corps, elle peut en tirer du plaisir, de l’érotisme, pour servir son interprétation du cygne noir. Alors Nina se perd entre les entraînements épuisants et la recherche de son plaisir et de sa sexualité, entre la compétition et l’amitié de Lily sa doublure, parfait cygne noir à l’instar du cygne blanc de Nina.

Cocteau, dans Le sang d’un poète (1930), disait qu’il ne fallait pas se fier aux miroirs, que ces derniers devaient réfléchir un peu plus avant de nous renvoyer une image. Et des vitres du métro jusqu’aux miroirs des studios de danse, il n’y a que trop de reflets pour Nina. Les miroirs d’Aronofsky prennent bien le temps de réfléchir, dans tous les sens du terme, pour renvoyer à cette Nina névrosée tous ses visages et les mutations de son corps sur lequel poussent des plumes avant qu’elle ne se transforme en cygne noir. Et c’est au spectateur de finir par se perdre dans ce thriller psychologique, c’est à lui de se faire sa propre idée de savoir où la réalité s’arrête et où les hallucinations de la danseuse commencent. Lily est-elle vraiment une rivale ? Cette mère possessive et frustrée l’est-elle réellement ? Quid de ce français de directeur artistique qui prône l’éveil des sens ? Ou encore de cette danseuse étoile déchue, incarnée par Winona Ryder, qui devient jalouse et se noie dans l’alcool ? Tout cela est-il réel ou ne serait-ce finalement qu’une réalité alternative propre à Nina, possédée par le désir de perfection, rejetant ses fautes et erreurs sur les autres ? Le thriller est également aidé par l’omniprésence de la caméra, qui devient personnage à part entière, dansant entre les comédiens et le travail du son, organique, omniprésent et puissant, une mise en scène au plus près de son actrice que Aronofsky poussera à son paroxysme dans son film le plus récent, Mother! (2017).

J’ai souvent lu que Black Swan était l’histoire d’une danseuse schizophrène et je ne suis pas d’accord, ce ne peut pas être que ça. C’est peut-être l’histoire d’une femme qui découvre sa sexualité, c’est certainement l’histoire de la création artistique et de l’aliénation qu’elle nécessite. Mais c’est surtout une histoire un peu universelle, de la quête de la perfection et de l’impact que le travail peut avoir sur nous. Que vous soyez comédien, artiste ou vendeur, Black Swan c’est aussi l’histoire de ces burn-out contemporains. C’est aussi un documentaire sur cette mutation de la génération start-up, qui tend à affranchir toujours plus les frontières entre le plaisir et le travail, dans laquelle l’épanouissement est d’abord une quête de perfection et de rentabilité. Jusqu’à se perdre.


A propos de Angie Haÿne

Biberonnée aux Chair de Poule et à X-Files, Angie grandit avec une tendresse particulière pour les monstres, la faute à Jean Cocteau et sa bête, et développe en même temps une phobie envers les enfants démons. Elle tombe amoureuse d'Antoine Doinel en 1999 et cherche depuis un moyen d'entrer les films de Truffaut pour l'épouser. En attendant, elle joue la comédie et a écrit un mémoire de recherche s'intitulant "Du masque neutre au masque numérique - Le corps de l'acteur à l'ère de la capture de mouvement", et le titre en jette plus que le contenu !

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