Pour toi j’ai tué


Elephant Films nous régale avec une ténébreuse collection blu-ray/DVD consacrée aux non moins ténébreux films noirs. Aujourd’hui, c’est au tour du romantique et torturé Pour toi j’ai tué tourné en 1949 par un des spécialistes du genre Robert Siodmak. « Les histoires d’Amour finissent mal… »…

Je t’aime moi non plus

Il y a dans la masse de films noirs qui ont inondé les salles des années 1940 à 50 des pellicules d’honnêtes factures, des fondateurs du mythe, des rabâcheurs de codes sans états d’âme, et puis y a les trucs à part. A travers les différents éditeurs qui prennent en charge de transmettre l’histoire d’un genre emblématique d’une certaine époque, Fais Pas Genre et particulièrement votre serviteur traquent les perles qui sous couvert du genre livrent des vérités insoupçonnées, profondes, au-delà des clichés. On se souvient de la ressortie récente de Hangover Square (John Brahm, 1945), curieux objet en costume victorien, à mi-chemin entre le gothique Hammer et un personnage bien taré de Roman Polanski pour livrer une d’autant plus tortueuse vision de la création artistique…Avec Pour toi j’ai tué (1949), édité en Blu-Ray et DVD par les chers gus d’Elephant Films, Robert Siodmak prend lui le prétexte du genre pour livrer un amer constat sur l’Amour. Eh oui, même dans les alcooliques ténébreux du film noir, y a du sentiment en vrai.

Burt Lancaster interprète le rôle de Steve qui revient à Los Angeles après une vie de petits boulots que l’on devine fuite. Ce qu’il a fui, c’est un Amour dévastateur avec son ex-femme Anna (jouée par Yvonne de Carlo, la maman de la famille de la série Les Monstres, trop chou de la voir là). Évidemment, le destin étant toujours ce qu’il est dans les films noirs, il retrouve cette femme, assez volontairement d’ailleurs, avec l’arrière-pensée que la vie avec elle c’est de la merde mais c’est toujours mieux que sans. Manque de pot, Anna s’est entre-temps maquée avec un gangster richissime appelé Slim. Anna et Steve montent alors le projet de tuer Slim via un cambriolage en commun…Le canevas pourra sembler classique, énième histoire de couple pseudo-adultérin qui veut buter quelqu’un pour vivre son Amour (vous avez dit Assurance sur la mort (Billy Wilder, 1944) ?). Mais dans l’exécution, sa réalisation tantôt intimiste tantôt expressive, son écriture aussi désabusée qu’agressive, il est un joyau du genre. Pour toi j’ai tué a la saveur de l’Amour d’une vie perdu dans des combats incessants,  la tragique asymétrie de destins qui se jettent l’un contre l’autre mais ne s’accordent pas. Steve est un personnage auquel l’Amour finalement n’apporte rien de bon et qui ne peut même pas s’assurer de la loyauté de la personne pour qui il abandonnerait tout (vous avez dit Assurance sur la mort ?), tout comme Slim, et tout comme Anna elle-même dont la rage existentielle en fait bien plus qu’une simple vamp. Au final, ces trois entités sont mises face à face dans un combat passionné et égoïste, d’où seul peut sortir le constat qu’il semble impossible de s’aimer et de vivre en même temps (vous avez dit…Non ça fait beaucoup trois fois).

Ce digne cousin sentimentalement désespéré de Le Violent (Nicholas Ray, 1950) est proposée dans une édition DVD/Blu-Ray par Elephant Films, qui livre un boulot exemplaire de restauration. Le travail de Siodmak, pudique sur la violence mais alerte sur les visages, puissant quand il attaque et émouvant lorsque la caméra temporise, en ressort littéralement sublimé. En bonus, Eddie Moine présente le long-métrage avec la bonhommie cultivée qui est aussi celle de son papa, en ornement d’un des plus beaux films noirs vus sur galettes


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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