Espions sur la Tamise


Elephant Films lance une collection blu-ray Films Noirs qui n’est pas pour nous déplaire. On commence avec un Fritz Lang particulièrement parano sur fond de bombardements londoniens : Espions sur la Tamise (1944).

Swinging London

Je ne vais pas présenter Fritz Lang aux brillants cinéphiles que vous êtes, dans cet entre-soi qu’est Fais Pas Genre. Comme Douglas Sirk, Alfred Hitchcock ou encore Gérard Kikoine (je lol), c’est un autre exilé européen du système hollywoodien mais lui a failli vriller de quand même beaucoup plus près. Déjà cinéaste reconnu à l’arrivée du nazisme en Allemagne, Goebbels himself lui fait les yeux doux et lui a proposé de présider le département cinématographique du Troisième Reich. Lang claque la porte et fuit aussi sec, en laissant rien d’autre qu’une carrière exemplaire et sa femme derrière lui, elle convaincue par le souffle national-socialiste. Plus que peut-être n’importe quel autre cinéaste de la vague d’exils de l’époque, Fritz Lang a construit son cinéma autour des motifs totalitaires qui ont poussé le monde à s’embraser, bien qu’il faille dire que ses thèmes n’ont en fait pas attendu de rencontrer la grande Histoire pour éclore (regardez Metropolis dès 1927). Son apport au genre du film noir, mis en avant par Elephant Films et l’édition blu-ray d’Espions sur la Tamise (1944), en est un exemple indiscutable.

Stephen sort de l’hôpital psychiatrique, il a tué sa femme (on découvrira plus tard qu’il l’a en fait plutôt aidé à s’euthanasier, ça n’a pas d’importance assez forte pour éviter le spoil) mais à part ça ça va. Il rentre dans un Londres assombri par la perspective constante des bombardements allemands et plus ténébreux encore qu’à l’accoutumée. Manque de pot, Stephen met par hasard ou presque le doigt en plein dans une machination diabolique liée à une organisation nazie espionne sur le sol britannique…Visuellement sombre au possible, Espions sur la Tamise obéit à la fois au style de Graham Greene, célèbre auteur de romans à suspense avec plein d’espions dedans, et aux thématiques chères à Lang. D’un côté donc, une affaire complexe de faux-semblants tarabiscotée avec des fausses identités et des faux cadavres, de l’autre, une vison particulièrement machiavélique du pouvoir politique, basée sur la manipulation, la dualité éternelle de l’être humain et une singulière incapacité à faire confiance. Chez Lang, l’âme humaine cache des ténèbres que l’Histoire ne permet que de révéler mais ne crée pas, et il est bien difficile d’y trouver la moindre la lumière…La sublime scène finale, gunfight avec les gentils dans la lumière et les méchants tirants des coups de feu dans la pénombre la plus totale, n’existant à l’image que par la déflagration de leurs canons, est à ce titre saisissante et marque la rétine durablement.

Elephant Films livre comme à son habitude une restauration blu-ray superbe qui rend plus que justice aux contrastes tranchants de la lumière, dont la séquence présentée au dessus n’est qu’un des exemples. Londres n’a jamais paru aussi obscure et anxiogène : c’est grâce au chef op, c’est grâce à Fritz Lang, mais c’est aussi aujourd’hui aussi grâce à Elephant Films. En bonus, on a le droit à Eddie Moine, fils du célèbre Claude Moine, qui nous présente le long-métrage avec une cinéphilie que l’on devine héritée du papa…Comment ça vous ne savez pas qui c’est ? Mais si, cherchez bien.


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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