Thierry de Peretti, autopsie de la lutte


Dans le cadre de la sortie DVD chez Pyramide Video d’Une vie violente et de son documentaire siamois Lutte jeunesse (incluant aussi scènes coupées et un making-of), on papote avec Thierry de Peretti de la Corse et son film aussi racé que surprenant… Mais on parle aussi de Hou Hsiao-hsien, de la lutte, et de la capacité de résilience du cinéma français. Beau programme, n’est-ce point ?

Autopsie de la lutte

Comment on envisage l’écriture d’un projet aussi délicat à la fois pour ceux dont il s’inspire, et pour vous-même qui avez parlé dans une interview d’être « hanté » par le sujet ?

Je cherchais depuis longtemps un récit ou un parcours me permettant de montrer la Corse dans ce qu’elle a de plus contemporain et de plus vaste en même temps… Même si Une vie violente évoque une époque passée, pour moi c’est un film d’aujourd’hui, qui parle de la Corse d’aujourd’hui. C’était aussi ce que je voulais : rendre compte, rappeler à la mémoire quelques parcours à la fois atypiques et représentatifs des gens de ma génération. Celui de ce jeune militant nationaliste, Nicolas Montigny, qui a été tué à Bastia en 2001 et dont le personnage d’Une vie violente s’inspire, en est peut-être l’un des plus éclatants. C’était un jeune homme de son temps mais qui évoluait dans un milieu assez conservateur, le mouvement nationaliste corse de la fin des années 90, j’aimais cette contradiction.

Je crois qu’on peut dire que votre film est un film de genre(s), au pluriel. Celui du film d’auteur dans la forme. Vous êtes dans une veine d’observation, anti-spectaculaire, pudique. La part est laissée aux dialogues et aux plans d’ensemble, ce qui tranche avec ce qu’un autre cinéaste aurait pu faire du même sujet, ou aussi avec les précédents exemples de film sur une révolte armée.

C’est le cinéma que j’aime en fait. Je pense souvent à la Nouvelle Vague Taïwanaise (Les Garçons de Fengkuei et Good Bye South Good Bye d’Hou Hsiao-hsien sont des films que je regarde sans arrêt), mais aussi à Tariq Teguia (Rome plutôt que vous) qui m’a beaucoup marqué. Des cinémas de territoire, impressionnistes et historiques en même temps, très vivants.

C’est marrant que vous parliez de la Nouvelle Vague Taïwannaise, je n’y avais pas pensé mais c’est vrai qu’il y a une similitude entre Une vie violente et les longs-métrages de Hou Hsiao-hsien ou d’Edward Yang. Ce goût pour le long plan d’ensemble et le mouvement ou le dialogue « à l’intérieur ».

Elia Suleiman a dit un jour « Si vous voulez comprendre un jour le peuple palestinien, il faut regarder les films de Hou Hsiao-hsien », je me suis dit que pour la Corse c’était exactement pareil. Le même rapport au groupe, au corps… Taïwan est aussi une île tiraillée comme la Corse entre deux cultures différentes (Chine/Japon pour Taïwan, Italie/France pour la Corse)…C’est vrai qu’il y a plusieurs genres dans Une vie violente. Si on parle des films qui ont constitué une sorte de corpus (c’est Desplechin qui utilise ce mot) qui m’a permis d’ouvrir plus grand l’imaginaire propre à Une vie violente, il y a vraiment beaucoup de choses. Comme je faisais un film qui se déroule à la fin des années 90, j’ai beaucoup pensé aux films français de cette époque et qui ont été importants pour moi : N’oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois, Les Patriotes d’Eric Rochant, Comment je me suis disputé ma vie sexuelle d’Arnaud Desplechin…J’ai également repensé aux films de Francesco Rosi, aux romans de Leonardo Sciascia… En résumé il y a ce romanesque italien très politique de la fin des années 60, un certain cinéma français des années 90 qui cherchait à s’emparer de l’époque… Et puis c’est sûr que c’était difficile de ne pas penser à Voyage au bout de l’enfer, à La Porte du Paradis, les grands récits fondateurs… Tout en ayant à cœur de rester en mode mineur. Après là où Une vie violente est un peu différent ou un peu bizarre par rapport à toutes ces références-là, c’est que c’est un film très parlé. C’est peut-être dans son oralité qu’il se rattache à une veine très française… Je pense à Jean Eustache, Marcel Pagnol, Sacha Guitry… Pour moi c’est très important l’oralité, c’est par ce qu’on raconte qu’on arrive à saisir la réalité de l’identité de quelqu’un, son imaginaire, c’est aussi le récit commun, la culture, les légendes, les rumeurs, la mémoire, ce qui nous lie quoi !

C’est d’autant plus important dans votre culture au travers de la langue corse, qui est une vraie problématique dans cette jeunesse nationaliste d’Une vie violente et surtout du documentaire Lutte jeunesse que vous avez tourné pendant la préparation de ce dernier.

C’est tout le rapport à la culture et à l’histoire… Ils ont un rapport tout aussi particulier à la langue française…

Une vie violente épouse forcément le canevas plus classique du film de gangsters, c’est-à-dire l’engrenage de la violence et de la vengeance. Il a des points communs avec les films de mafia comme Le parrain (ce lien entre la mort et le mariage) ou surtout avec le cinéma de De Palma sur Scarface ou L’impasse, avec un personnage sur lequel l’étau se resserre toujours plus. Est-ce qu’on peut faire un long-métrage comme le vôtre sans penser à ces œuvres ou cinéastes là ?

De Palma, c’est immense, bon… Mais plus que L’impasse, c’est Scarface qui compte beaucoup pour moi, j’ai dû le voir… 43 fois ! Parce que c’est aussi un parcours qui se confond avec celui d’un peuple, le peuple cubain, une partie en tous cas. C’est une histoire singulière qui s’inscrit dans une histoire collective. Dans Une vie violente comme dans Le Parrain et Voyage au bout de l’enfer, le motif du rituel social a une vraie place, le mariage, les baptêmes, c’est un peu des motifs du cinéma moderne… Chez Pialat aussi, c’est très présent et de manière plus crue encore peut-être. Mais l’issue tragique de la séquence du mariage dans Une vie violente, pour moi et pour les spectateurs en Corse, ça ne renvoie pas nécessairement à du cinéma, ça a un écho beaucoup plus précis, plus intime. C’est la mort de François Santoni qui avait beaucoup marquée à cause de sa personnalité et de ce qu’il incarnait, et à laquelle il est difficile de ne pas penser.

Ce qui est très fort en rapport avec le respect des archétypes, c’est que le personnage principal est un intellectuel de haut rang, étudiant à Sciences Po. C’est même jusque dans son physique (c’est con, mais les lunettes ça change tout) le contraire de ce à quoi on peut s’attendre.

Les jeunes gens qu’on voit dans Une vie violente et Lutte jeunesse, et qui y prennent la parole, ce sont des jeunes gens d’aujourd’hui. Ils ne collent pas à ce qu’on attendrait de voir d’une jeunesse corse. Ils sont irréductibles, d’une sincérité indiscutable, mais aussi très doux ou féminins, pour certains d’en eux. Très modernes, quoi. Tous, on l’entend, ont engagé avant même que la caméra ne filme, une réflexion, sur eux, sur la Corse, leur rapport à l’identité, à la violence, etc… C’est troublant cette sorte de douceur et de lucidité. Mais pour ce qui est de Stéphane dans Une Vie violente, la question pour moi n’est jamais celle de l’évolution du personnage. Il est plus indépendant que ça et ne se soumet pas à l’exigence d’un trajet narratif ultra-défini. Je préfère travailler, incliner le regard que le spectateur va avoir sur lui à mesure que le film avance. Par exemple, Stéphane fait ou dit quelque chose et l’instant d’après, on va le voir faire autre chose qui contredit ou met en question ce qu’on l’a vu faire juste avant… Et on se dit « Ah bon ? je pensais pas qu’il ferait ça ! ». Il n’est pas là pour nous expliquer ce qu’est un nationaliste, ou la trajectoire d’un jeune nationaliste.

Le cinéma français a une étrange réaction sur le terrorisme. Contrairement au cinéma américain qui va avoir besoin d’exorciser assez vite, l’Hexagone règle un peu les tentatives de compréhension du radicalisme par des biais truchés : je pense à l’excellent documentaire Une jeunesse allemande (qui partage un mot avec votre docu à vous, Lutte jeunesse) à Nocturama et à Une vie violente. Qu’en pensez-vous ?

Le Cinéma de L’Archipel à Paris m’a offert de faire une programmation pendant trois jours et justement les liens entre les films qu’on va montrer reposent un peu sur ces questions-là. Les questions de lutte, de la contestation, les nouvelles modalités de l’engagement… Où on en est de tout ça. On va montrer Les derniers jours d’une ville de Tamer El Said, L’Ambassade de Chris Marker… Est-ce que le cinéma français sait parler des événements tragiques récents ? Oui, j’en suis convaincu. Je fais le pari que pas mal de films qui se font ou se feront dans les temps qui viennent prendront en charge cette part complexe, mais qu’on ne peut plus éluder de la réalité.

Made in France a essayé, mais pour le coup triche en se jetant complètement dans le genre du thriller pour mieux faire passer la pilule…

C’est vrai qu’en France, il y a toujours ce complexe, une façon de se dénigrer à cet endroit : « Ah les Américains eux, dès qu’il se passe quelque chose dans la société, ils n’ont pas peur de s’en emparer ! »… Et on parle toujours, pour appuyer cette thèse, des films faits sur le Vietnam…Pour dire qu’en France, on serait encore incapables aujourd’hui de parler par exemple de la guerre d’Algérie ! Mais sur le 11 Septembre, je ne trouve pas les Américains si forts que ça ou si pertinents, que ça soit dans le cinéma ou dans leur littérature (excepté Don DeLillo peut-être). Peut-être que la position d’agresseurs qu’avaient les Américains dans le conflit vietnamien les a libérés du côté de la fiction… À l’inverse se vivre comme « attaqués » et n’être que de ce côté là, rend les choses… Presque impossibles à traiter… On ne peut pas juste aborder les attaques du 13 Novembre à Paris sous l’angle « Je me rappelle de ce soir-là, j’étais avec untel et untel et alors… »… C’est compliqué. C’est une des difficultés, en tous cas pour moi, d’arriver à ne pas seulement rendre compte, mais à reprendre la parole, reformuler les choses à partir du réel… C’est si difficile d’avoir les idées claires. On est séparés, tiraillés à l’intérieur. Il y a cette phrase d’un personnage dans un des films de Lola Gonzalez : « Tout a changé, j’espère qu’être ensemble suffira ». J’ai le sentiment qu’il y a une urgence plus forte aujourd’hui, on ne peut plus se contenter de raconter des histoires avec un beau début, un beau milieu et une belle fin, le monde est en flammes, il faut tenter d’être à la hauteur de certains enjeux, il n’y a pas le choix.

Pour rebondir sur ce que vous disiez en début d’entretien, que vous avez connu de près le terrorisme corse : le choc est générationnel aussi pour le Bataclan. Quand on réalise qu’on a le même âge que les assaillants… On vit dans le même chaos qu’eux, la même jeunesse, mais ils ont réagi différemment au monde. Peut-être que dans vingt ans notre génération se mettra à faire des films sur 2015 comme vous en avez fait un sur la thématique nationaliste, vous, vingt ans après.

Si j’avais commencé à faire des films plus tôt dans ma vie (j’ai une vie de théâtre avant de commencer à faire des films) Une vie violente aurait sans doute été le premier. C’est mon film le plus personnel en tous cas, donc ce n’est pas lié à de la maturité mais au fait d’avoir attendu le bon moment.

Est-ce que le système est prêt pour ces sujets surtout ? La production, la distribution ?

Je ne pense pas qu’il y ait une gêne politique, ou d’exemple clair où une chaîne de télé, un distributeur aurait fait un blocage à cause du sujet. En France dernièrement, je veux dire.

Une Vie Violente n’a rencontré aucun problème ?

Le financement du film s’est fait relativement rapidement : la Collectivité de Corse, l’Avance sur recettes du CNC, Canal +, Arte et Pyramide, mon distributeur… Tout le monde était assez enthousiaste et a cru au projet très tôt. Personne ne m’a posé de questions sur le casting, ou même suggéré de penser à des vedettes ou quoi… Je crois que le script ne laissait pas d’ambiguïté sur ce plan-là. Il était clair en le lisant que le film aurait besoin d’acteurs ayant un lien intime et profond avec le territoire et l’époque où il se déroule. La Corse en l’occurrence. Je ne peux parler que de mon cas bien sûr, mais il me semble que la cohérence des projets entraîne – et aussi chez ceux qui décident de les financer – une réflexion, une intuition sur la manière dont ils vont se fabriquer. Je ne crois pas qu’aujourd’hui en France un film ne se ferait pas ou serait empêché pour des raisons strictement politiques. Il y a certes des moments plus sensibles que d’autres pour s’emparer de tel ou tel sujet…Le très beau Nocturama de Bertrand Bonello a pâti peut-être à sa sortie de sa proximité temporelle avec les attaques du 13 Novembre à Paris, et de celle de Nice encore davantage. Je me rappelle aussi être allé voir Taj Mahal de Nicolas Saada qui est un film très fort. Il est sorti juste après le 13 novembre… Dans la salle, il y avait une tension insupportable. Je n’avais jamais vu ça ! C’était difficile de regarder le film en ne sursautant pas sur son siège toutes les 20 secondes… Ce qui s’est passé ça été très douloureux et ça l’est encore, très épidermique…  Mais personne n’empêche plus un film de se faire pour un prétexte politique, sauf si bien sûr c’est un projet ouvertement raciste, sexiste ou antisémite et heureusement. Je crois qu’on examine les films surtout à l’aune de leur potentiel commercial, avant tout. Du coup on en vient presque à souhaiter une opposition politique plus grande. Je la préférerais nettement en tous cas, à une sanction qui serait strictement due à ce qu’on projette du potentiel commercial du film.

Pensez-vous déjà à un autre projet, après ce film qui a beaucoup compté pour vous ?

J’ai deux projets, un film qui se déroulera à Ajaccio, très contemporain sur lequel on commence à réfléchir avec Jerome Ferrari (prix Goncourt de Littérature en 2012 pour Le Sermon sur la Chute de Rome, ndlr) L’autre projet, c’est une mini-série pour Canal +, il y aura aussi une version cinéma… Ça tourne autour du trafic de stupéfiants, aujourd’hui.

Propos recueillis par Alexandre Santos

Merci à Thierry de Peretti et Blanche Aurore Duault

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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