Jumanji : Bienvenue dans la Jungle 2


Il y a de ces films qui vous ont tellement marqué enfant que vous les protégez comme une mère-poule. Pour moi, Jumanji (Joe Johnston, 1995) est de ceux-là. Alors autant vous dire que cette fois-ci, qu’importe ce qu’en dira la science, la mère-poule aura des dents.

Une mouche me pique

D’aussi longtemps que je m’en souvienne, de mémoire d’éléphant, de tous les films qui ont marqué mon enfance et façonné le jeune spectateur que j’étais (et que je suis toujours) Jumanji (Joe Johnston, 1995) a toujours été mon préféré. Celui que j’ai le plus vu et revu, celui dont j’ai épuisé la VHS jusqu’à ce que le son en soit altéré. Un bien moindre mal puisqu’avec ma sœur, nous étions capables de doubler chacune des répliques dans un timing parfait et en conservant les intentions de jeu s’il vous plait. Je peux vous dire qu’on était fiers comme des coqs. Inévitablement, Jumanji est un film que je continue à revoir régulièrement, de DVD en Blu-Ray. Aussi, oui, je le confesse, j’ai été de ceux qui sont tombés amoureux des yeux de biche de Kirsten Dunst et qui voulait plus que tout au monde que Robin Williams soit son tonton préféré. Comme tous les films que l’on aime conserver comme des petits doudous parfumés à l’enfance, la perspective qu’on leur donne une suite, qu’on prolonge le rêve et l’émerveillement, est une affaire assez trouble, un sujet sensible. Longtemps, j’ai espéré que le plan final du premier film tienne toutes ses aguicheuses promesses. Dans cette brève scène, qui préfigure avant l’heure les fameuses scènes post-générique dont Marvel a fait sa spécialité, deux jeunes filles marchent sur la plage et s’apprêtent à tomber sur le jeu maléfique,  à demi enseveli dans le sable, ses tambours hypnotiques commençant à vrombir. Durant toute ma jeunesse, j’ai donc attendu de voir ce Jumanji 2 et l’histoire de ces deux jeunes filles découvrant ce plateau de jeu fantastique aux pouvoirs terrifiants. Quand je vous dis que l’affaire est trouble, c’est que bien entendu, mon idéal aurait été de retrouver mes vieux amis du passé : retrouver cet univers et ces personnages, voir Joe Johnston revenir aux affaires – un réalisateur que beaucoup considèrent de seconde zone mais à qui il conviendrait de consacrer un dossier en forme de réhabilitation – et surtout retrouver Robin Williams. Cette envie de voir une suite à Jumanji s’est donc dissoute brutalement, le 11 Août 2014, quand Robin Williams s’en est allé, déversant en moi une cascade de larmes qui n’étaient pas des larmes de crocodiles.

Quelques temps plus tard, les dirigeants des majors américaines détenant les droits d’exploitation de la franchise (adaptée d’un livre pour enfants à succès, rappelons-le) étant, on le sait, plutôt malins comme des singes surtout quand il s’agit de jouer aux requins de la finance dans ce panier de crabes qu’est Hollywood, annoncèrent la mise en chantier d’une suite, surfant assez maladroitement sur la hype nostalgique entretenue autour du film depuis la mort de son interprète principal. Du dévoilement de son casting jusqu’à la divulgation, rapide, de son synopsis, tout portait déjà à croire qu’on allait droit dans le mur, que l’on courrait à la catastrophe, qu’il y’avait anguille sous roche. Car oui, les salauds avaient osé faire du plateau de jeu de société un jeu vidéo et confier le leadership de cette ignominie au meilleur acteur catcheur de l’histoire du cinéma après Michel Blanc, j’ai bien sûr  nommé le beau, le grand, le musclé, le fort comme un cheval The Rock. Les premiers échos français – sortis tout droit d’une avant-première au Rex comme savent si bien le faire les majors pour impressionner les petites âmes, en mettre plein les mirettes et faire en sorte que les blogueurs asservis soient surtout doux comme des agneaux – avaient de quoi rassurer, prétendant que le film n’était en fait pas une suite directe mais une sorte de reprise du thème à la sauce 2017, d’où le remplacement du jeu de société par un jeu vidéo, un remake en somme. C’est donc sans autres a priori négatif que celui que j’ai toujours quand je vais voir un film avec The Rock et un Jonas Brother dedans, que je suis allé vaillamment découvrir cette relecture moderne, fermant les yeux sur le Jumanji du titre pour me concentrer simplement sur le Bienvenue dans la Jungle qui lui était affublé en guise de sous-titre. Enfin fièrement posé dans mon fauteuil numéroté, frais comme un gardon, et après deux tentatives infructueuses à mon compteur car le film est victime de son succès (que voulez-vous…) j’étais prêt à découvrir ce grand spectacle amusant dont tout le monde se galvanisait sur les réseaux sociaux, en se rappelant de la chance qu’ils avaient d’avoir eu des goodies aussi cools lors de l’avant-première.

Mais voilà qu’on m’avait menti ! Dès les premières secondes, le film démarre directement là où celui de 1995 s’était arrêté. Le thème principal de la bande originale somptueuse de James Horner composée pour l’original revient raviver la flamme, le sous-titre « 1996 » nous situe l’action et le dernier plan dont il était question plus haut s’offre un contre-champ inattendu, un jeune homme fait son jogging sur la plage et croise les deux jeunes filles : il tombe avant elle sur le jeu. C’est lui qui continuera l’histoire. Patiné, le début du film est un rêve de gosse éveillé, on a l’impression de voir un instant la fameuse suite dont on rêvait chaque soir dans son lit en espérant qu’elle sorte courant 1996. Tous les ingrédients sont là, on est dans un mirage, dans une bulle spatio-temporelle et puis, ce rêve s’effrite d’un coup d’un seul quand, une nuit, le jeu se métamorphose via une facilité scénaristique déconcertante, en une cartouche de jeu-vidéo. Le jeune homme s’empresse de l’essayer, choisit son personnage et se retrouve illico-presto aspiré dans le jeu. En d’autres termes, on assiste là à la reprise quasi-exacte (en vraiment moins bien) de la séquence d’ouverture de l’original qui voit le jeune Allan Parrish et la jeune Sarah, curieux comme des belettes, jouer à leur risque et péril à ce jeu de plateau qui a tendance à vous envoyer des chauve-souris dans votre salon et vous aspirer au moindre jet de dés malheureux. Reprenant totalement la structure de l’original, cette nouvelle version a donc tout du remake en effet : suite à l’absorption dans le jeu vidéo du jeune Alex, sa disparition a fait la une des journaux et est devenu une sorte de légende urbaine dans le quartier (exactement comme la disparition de Allan Parrish). On retrouve quelques années plus tard des jeunes gens so-2017 qui vont, je vous le donne en mille, découvrir le jeu sous un tas de poussière dans un simili-grenier (ici le débarras de leur lycée, allez savoir pourquoi) et se laisser tenter à reprendre la partie. Bah tiens. Et ils vont retrouver Alex que tout le monde croyait disparu comme Judy et Peter retrouvait Allan ? Bah oui.

La nouveauté de cette version est moins de faire intervenir le jeu et ses créatures dans le réel – c’était quand même à mon sens, toute la magie du concept et là que résidait aussi son aspect terrifiant – mais de propulser le réel dans le jeu. Sur ce point là, Jumanji : Bienvenue dans la Jungle est moins un remake de l’original qu’une divagation autour de la très étrange série d’animation qui en a découlé, Jumanji (Bob Hathcock/Jeff Myers, 1996-1999) qui imaginait un scénario alternatif au film où les jeunes Peter et Judy se retrouvaient propulsés à l’intérieur du jeu et de sa jungle. Ainsi, nos jeunes gens so-2017 mais surtout so-clichés – le geek premier de la classe qui se fait martyriser par les plus forts et doit leur faire leur devoir, la fille pas trop sûre d’elle qu’on prend pour une coincée et qui est inévitablement rousse, le black super grand et balaise qui est forcément mauvais élève sauf en foot-américain et bien sûr la bombasse blonde écervelée qui ne vit que par les réseaux sociaux et les selfies – se retrouvent propulsés dans Jumanji. Mais, par un habile tour de passe-passe scénaristique, chacun d’entre eux prennent l’apparence de leurs avatars dans le jeu vidéo, l’occasion de quiproquos censés nous faire nous esclaffer de rire mais qui vont surtout renforcer l’identité clichés du film jusqu’au dégoût. Ainsi, le geek devient le beau gosse musclé sous les traits de notre amour de catcheur, la rouquine devient une aventurière à la Lara Croft incarnée par Karen Gillan aussi rapide qu’une gazelle quand il s’agit de balancer des coups de pieds dans la gueule, le grand black balaise devient ce cliché éculé du petit black avec la petite voix qui fait des blagues à chaque fois qu’il ouvre la bouche à savoir Kevin Hart puisque maintenant Eddy Murphy est trop vieux pour ces conneries. Et enfin, notre chère blonde écervelée devient un « mec barbu obèse » en la personne de Jack Black qui s’amuse comme un petit fou avec cette partition étonnante, mais tout de même très consternante.

Reste alors à juger « le spectacle » comme disent certains. De ce point de vue là, le film enchaîne les séquences rutilantes au rythme des différents niveaux du jeu vidéo que les héros doivent passer, ceci tout en résolvant des énigmes tellement téléphonées que cela ferait passer Adibou pour un jeu ultra-compliqué. En outre, si ça pétarade et que ça se tape la gueule bien comme il faut, ça ne casse pas trois pattes à un canard tant l’humour est imbitable et l’univers proposé, très pauvre lorsqu’il s’agit de raviver la flamme fantastique de son aïeul. Le fameux méchant de l’original, l’abominable Van Pett, chasseur terrifiant incarné par l’inoubliable Jonathan Hyde (qui jouait aussi le père de Allan Parish, offrant une double lecture passionnante et presque œdipienne au film de 1995) se retrouve ici ré-employé sous les traits du nullissime Bobby Cannavale, au charisme d’écrevisse, avec à ses côtés tout un troupeau de bikers qui rappellent tous les ersatz de Mad Max qui ont fleuri dans les pires nanars des années 80. Les animaux numériques – censés faire référence à la séquence emblématique et ultra impressionnante à l’époque de la charge des pachydermes – sont d’une laideur suffocante. Autant vous dire qu’à moins d’être myope comme une taupe, difficile de trouver beaucoup de qualités à ce spectacle numérique sans saveurs. Heureusement pour nous, la fin de cette nouvelle mouture semble éviter la jument poulinière, puisqu’il semble évident que le maudit jeu est désormais détruit. Heureusement, parce qu’il y aurait franchement de quoi devenir chèvre.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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