Hangover Square 1


Rimini Editions propose en Blu-Ray un film noir transgenre, mais surtout profond et véhiculant un cinglant discours sur la folie des artistes : Hangover Square de John Brahm (1945).

Pour l’amour de l’art

Dans la grande famille du film noir classique, lorsque le genre était à son paroxysme sémantique et culturel, plusieurs œuvres ont marqué des pas de côté. Elles ont obéi aux canons, mais les ont déplacés, retournés, secoués, et ceux dès les premières lueurs du genre à l’image du retournement de situation conceptuel de Laura (Otto Preminger) dès 1944. Sur notre magazine, vous avez déjà croisé ces ersatz en la personne filmique d’un L’étalon sauvage (Phil Karlson, 1948), western au visuel, à l’intrigue et au réalisateur de film noir, ou encore de La maison rouge (Delmer Daves, 1947), authentique noir dans l’esprit et la plastique se déroulant toutefois loin du cadre urbain habituel. Rimini Editions nous propose en Blu-Ray et DVD une autre transposition des codes avec Hangover Square (John Brahm, 1945), qui se déroule au tout début du XXème siècle et se pose donc en film noir historique à costume.

George est un compositeur classique à succès dans un Londres brumeux que Sherlock Holmes ne rejetterait pas. Vouant toutes ses journées au travail d’un concerto, il n’a quasiment pas de vie sociale bien qu’il soit très talentueux et que Barbara, la fille de son mécène chef d’orchestre, lui fasse les yeux doux. Il a surtout des trous de mémoire, des absences pendant plusieurs heures dès qu’un son un peu trop puissant se fait entendre. Et lorsqu’il apprend qu’on a tué un antiquaire dans une zone où il a été, il espère ne pas être le coupable…Hangover Square surprend d’abord par la multiplicité de ses enjeux narratifs et les emprunts liés à plusieurs genres cinématographiques. Ce souci-là d’une possibilité de meurtre « inconscient », fait pencher le long-métrage vers des séquences proches du fantastique ou de l’horreur. L’histoire d’assassinat suit le canevas classique du film noir sur les notions d’enquête et de culpabilité éventuelle pour George. Mais le récit se construit aussi sur des histoires d’Amour contrariées convoquant les trio sentimentaux du mélodrame d’époque, en l’idée que George tombe amoureux d’une performeuse de cabaret nommée Netta qui le mènera à sa perte (la femme fatale incontournable) alors qu’une perspective de bonheur semble toute proche auprès de Rebecca. On peut estimer avec justesse que le mélange des trois peut paraître trop gourmand…

C’est sans compter sur la richesse étonnante du film de Brahm. Dans la forme, l’expatrié allemand use d’une caméra mobile (la scène du concert, avec cet appareil qui traverse chacun des visages de la salle, est superbe) aux angles sublimant la lumière expressionniste d’une œuvre qui ne comporte que quelques secondes de séquences de jour. Dans le fond, le cinéaste livre un constat terrible et ténébreux sur la vie d’artiste, au travers d’une écriture du détail (le jeu sur le motif du nœud par exemple), de la résonance et de l’ironie tragique. Netta se joue de George à qui elle fait croire qu’elle en est amoureuse au simple profit de lui sous-tirer des compositions. Ce, sans aucun scrupule, allant jusqu’à s’approprier un phrasé musical que le compositeur réservait à son concerto, mais qu’il ne peut refuser à la belle femme… Rappelant le beau La rue rouge de Fritz Lang (1945), Hangover Square traite des affres de l’art et de la lutte, souvent perdue, entre de grandes aspirations de création et la réalité révoltante liée à la pénombre du cœur humain. N’oublions pas que Fritz Lang tout comme Hans Brahm (nom de naissance de John) ont fui l’Allemagne nazie…SPOILER Ce n’est pas un hasard si le corps de Netta, chanteuse populaire qui détourne le compositeur de sa création classique « plus haute », est jeté en pâture sur le bûcher d’une fête populaire justement, style Feux de la Saint-Jean…Par un George qui finit lui-même par brûler en une dernière et dramatique symétrie, souhaitant malgré l’incendie qui ravage la salle de concert achever le concerto qu’il ressent comme l’œuvre d’une vie.

Pour accompagner une restauration Blu-Ray admirable fidèle au travail de l’éditeur, Rimini offre un livret de 32 pages et trois entretiens vidéos. L’un avec la journaliste à Télérama Guillemette Odicino sur le travail de John Brahm, un second avec François Guérif sur le boulot d’adaptation du roman original de Patrick Hamilton, et enfin un dernier avec le musicien Stephan Oliva sur la bande originale, composée par un certain…Bernard Herrmann, vous connaissez ? Je vous le conseille, d’autant qu’à cette occasion, il livre une belle partition romantique et torturée, à l’image d’un des plus grands compositeurs du XXème siècle qu’il est.


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.


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