2017 : Suprématie des blockbusters post Fury Road 2


Le séisme que fut la sortie de Mad Max : Fury Road (George B. Miller, 2015) se devait d’avoir des suites sur le cinéma contemporain et plus particulièrement sur les blockbusters qui allaient avoir la lourde tâche de le suivre. Ce fut le cas en 2017, avec des films comme Logan (James Mangold, 2017), La Planète des Singes : Suprématie (Matt Reeves, 2017) et surtout la sortie fracassante de Star Wars VIII : Les Derniers Jedi (Rian Johnson, 2017). Nous avons ainsi de quoi juger de la postérité et de l’influence du chef-d’œuvre de Miller, et surtout réfléchir à ce qu’elles racontent sur notre monde contemporain.

Aller et revenir : l’Exode sans fin

Après près d’une heure et demie de poursuite déchaînée, Furiosa, Max, et les femmes en fuite ‘Immortan Joe arrivent enfin sur la terre qu’elles cherchaient, la fameuse « Green Place ». Mais sur place, il n’y a plus rien que sable et désolation. Les femmes qui régnaient dans la paix et l’harmonie sur les lieux sont devenues des résistantes armées et solitaires sans la moindre ressource. Furiosa hurle dans le désert. Tout semble perdu. Les guerrières décident de repartir de l’avant, espérant trouver une solution dans un ailleurs incertain. Max refuse, et dans un premier temps les regarde partir au loin. Finalement, il réfléchit et revient vers elle, avec une idée simple et folle en tête : revenir de là où elles viennent, retourner vers la terre qu’elles fuyaient depuis le début du film, en profitant qu’elle soit abandonnée de son chef parti aux trousses de ses femmes. Cette idée de récit totalement démente est peut-être la plus marquante et la plus folle de Mad Max : Fury Road. Miller y définit le territoire de son œuvre, qui est en fait en perpétuel mouvement : la route. Tout au long du long-métrage, les personnages sont des êtres sans terre, sans véritable lieu où aller si ce n’est un espace utopique dont on ne sait rien. Partir à la recherche d’un territoire utopique se révélant finalement inexistant, voilà peut-être ce qui de Fury Road hante le plus les blockbusters qui lui font suite. C’est ce qui anime César, le chef des singes de La Planète des Singes : Suprématie, pendant toute la superbe première partie du récit jusqu’à ce que cet espoir soit violemment déçu, lorsque ce même César retrouve les siens asservis et torturés dans un univers concentrationnaire atroce. Dans Star Wars VIII : Les Derniers Jedi, le reste des résistants ne quitte jamais le vaisseau : ils sont en fuite permanente. On réalise même que cette fuite est l’objectif principal, et secret, de celle qui dirige le vaisseau en remplacement de Leïa, alors dans le coma, Amilyn Holdo incarnée par Laura Dern. En effet, elle cherche à abandonner le vaisseau pour atteindre une planète considérée comme imprenable. Après avoir perdu la moitié de leurs hommes, ils finissent par arriver sur cette planète de sel. Finalement, les armes du premier Ordre se révèlent plus puissantes que ses protections. Il faut donc là encore, fuir de nouveau, reprendre la « route », seule territoire fixe du film comme celui du chef-d’œuvre de Miller. C’est d’ailleurs sans doute cela qui donne le sentiment que Star Wars VIII ne s’arrête jamais, sa logique d’aller-retour permanent et de vitesse indomptable lui donne malheureusement un côté bourratif que Fury Road n’a jamais. Ce qui n’empêche pas que cette dimension soit passionnante d’un point de vue théorique, ainsi que plus d’une fois captivante et émouvante sur le plan du récit.

On n’a pas fini de mesurer l’étendue de la déflagration que fut Mad Max : Fury Road dans le cinéma contemporain. L’enthousiasme généralisé à sa sortie n’en a finalement pas tant rendu compte que ça, la critique se contentant d’évoquer le film comme un divertissement de très haute facture. Assurément, c’est ce qu’il est, mais il est bien plus encore, et aucun travail critique n’en rend véritablement compte. C’est le lot de l’intégralité de l’œuvre de Miller, injustement sous-évaluée, même si heureusement ce dernier opus change un peu la donne. Aujourd’hui, après la vision du dernier Star Wars son influence apparaît plus évidente que jamais. Si le travail de Rian Johnson n’est pas le premier à prendre la suite de Fury Road, il est sans aucun doute le premier à le faire de manière aussi emblématique et surprenante. Souvenons-nous que le premier opus de la nouvelle trilogie, Star Wars VII : Le Réveil de la Force (J.J Abrams, 2015) sortait quelques mois après Fury Road et qu’à plus d’un titre il apparaissait comme son antithèse. Là où Miller choisissait la voie de la modernité et de la remise à plat de tout l’univers qu’il avait précédemment créé, Abrams mettait en scène un objet doudou flattant la nostalgie et la mythologie de la trilogie originelle. Là où Miller transformait mais surtout bâillonnait son personnage iconique pendant une bonne heure afin de favoriser directement l’avènement de nouveaux personnages, Abrams repartait des fondations laissées, héroïsant totalement les héros du passé, jusqu’à en faire des légendes à l’intérieur du film lui-même. Là où Miller opérait une table rase vivifiante, Abrams comptait sur une connivence avec le spectateur-fan pour générer l’émotion. Il y avait fort à penser que Star Wars VIII : Les Derniers Jedi se situerait dans la droite lignée de son prédécesseur. Lignée en rien indigne, et tout à fait capable de générer de passionnantes réflexions contemporaines ainsi qu’une vive et puissante émotion. Mais en fait, l’épisode VIII vire totalement de bord et c’est lui qui opère la fameuse, et inévitable, table rase. Elle est même déclarée et assumée à travers diverses prises de paroles de Luke Skywalker, l’apparition explicite de Yoda, ou encore l’injonction de Kylo Ren « Let the past die ». Tous ces éléments sont venus faire taire les fans transis de Star Wars tellement incapables de se défaire de leurs représentations des mythes de leur enfance qu’ils ne peuvent se satisfaire de rien : quand Lucas fait une prélogie ils veulent sa mort pour avoir trahi l’esprit de la trilogie original, quand Abrams fait Star Wars VII, on lui reproche d’avoir fait un simple remake du tout premier épisode puis réclame finalement le retour de Lucas et de l’esprit de la prélogie, mais enfin quand Rian Johnson opère une complète table rase, ils hurlent à la trahison définitive et réclament le viol de ses enfants (genre de menace qu’on trouve réellement actuellement sur le net).

Ce que Johnson semble reprendre directement de Fury Road c’est également le rapport aux héros. A la fin de l’épisode VII, Luke Skywalker était littéralement déifié, ce qui laissait présager un retour héroïque pour lui. Or, c’est tout le contraire qui se passe. L’épisode VIII reprend pourtant là où le VII s’était achevé, sur l’image iconique de Rey tendant son sabre à Luke. Mais celle-ci est brisée par le geste du maître : il balance le sabre par-dessus la falaise. Ce gag interprété trop vite comme une « blague Marvel » par les détracteurs révèle en fait quelque chose de plus profond sur le propos du film. Les héros ne sont plus ce qu’ils étaient. Ils sont vieux, fatigués, désabusés, inutiles. Exactement comme Max au début de Fury Road, Skywalker est un être totalement solitaire et triste. S’il prétend s’être exilé pour trouver une paix intérieure, ce que l’on voit de lui est beaucoup plus prosaïque que ça. Il ne fait que survivre, chasser, pêcher. Là où, en ouverture, Max mangeait un lézard, Luke boit du lait visiblement répugnant d’animaux vivants sur son île, ou tente de pêcher en se dandinant en haut d’une perche. Encore une fois, on peut voir quelque chose de plus profond que de l’humour gratuit dans ces scènes : la décrépitude d’un héros, et même d’une légende, qui face à la désolation du monde est réduit à un unique instinct de survie, ainsi qu’au commun des mortels. Même dans son grand moment de bravoure qui le voit sauver les résistants en envoyant son hologramme-fantôme face à Kylo Ren, ce que l’on retient finalement de la séquence est beaucoup moins glorieux… Dans le fond, même après cet instant visiblement iconique, il meurt totalement seul dans sa grotte d’où il n’a physiquement pas bougé du récit. Il n’y a plus de héros iconiques, ou alors tout en chacun peut être héros. Dans Star Wars, à quoi bon réapprendre la mythologie Jedi et la respecter quand nous la connaissons tous. Rey devient très rapidement une Jedi parce que, comme nous, elle n’a plus besoin d’apprendre. L’élargissement de la force aux femmes ou aux minorités raciales va en ce sens : la Force a touché le monde entier, elle doit élargir son champ de possible. Logan plus tôt dans l’année poussait beaucoup plus loin cette logique de décrépitude du héros, mettant en scène un Wolverine alcoolique, vieilli, mourant, à qui il ne reste presque plus rien, et dont le retour n’est finalement qu’un long chemin de croix. Logan est sans doute de tous les films cités celui qui va le plus loin dans le massacre de la figure héroïque et dans la théorisation de la fin d’un monde, prophétisant la fin d’un certain cinéma. Il le fait d’ailleurs d’une manière tellement imposante et consciente théoriquement qu’il en devient un chouïa tendancieux et prétentieux, semblant vouloir porter un peu trop haut et fort le fait d’être ce fameux film « de la fin ». Le passage de flambeau avec ce beau personnage de petite fille mutante est sans doute un peu léger pour faire oublier cette dimension démesurément mortifère. Ce qui est particulièrement bouleversant dans Mad Max : Fury Road c’est que cette évacuation de la légende se fait vraiment et définitivement au profit d’autres êtres et paraît cependant plus profonde et radicale. D’ailleurs, Max n’a jamais vraiment été le seul personnage principal dans la saga, excepté dans le premier volet. C’est un personnage qui a toujours été au service d’une communauté, d’autres personnages. Dans Fury Road cela va plus loin encore, avec d’abord cette extraordinaire idée déjà citée précédemment de son musellement dans la première partie et ensuite dans la concentration des forces dans le véhicule qui transporte les exilés. Il y a les femmes, Furiosa, mais aussi le très beau personnage de Nicholas Hoult, le War Boy, trahissant progressivement sa cause de fanatique. Ce qui est très beau c’est que cette concentration et ce partage des caractéristiques héroïques entre plusieurs personnes plutôt qu’en une seule ne conduit pas Miller à simplement offrir son instant de bravoure à chacun son tour. Au contraire, il s’agit plutôt de magnifier la puissance du collectif, chacun aidant l’autre, chargeant l’arme de l’un, tirant pour l’autre, ou s’occupant d’un problème de mécanique du véhicule au moment où les autres le défendent. Le montage rassemble à chaque fois toutes les actions dans cette même logique de faire prévaloir le collectif. Survivre ensemble, comme dans cette scène incroyable de fuite contre les mercenaires.

Il y a eu là un grand et beau mérite de Miller d’avoir redonné une puissance au collectif quand au même moment, les productions Marvel magnifiaient de plus en plus les instincts les plus individualistes et libéraux. En érigeant d’abord le personnage d’Iron Man comme le symbole du cool de son Cinematic Universe ou en excluant définitivement toutes les personnalités plus humaines et en proie au doute tel le merveilleux Peter Parker des Spiderman de Sam Raimi remplacé cette année par un ado débile, Iron Man junior en somme, dans Spiderman : Homecoming (Jon Watts, 2017). Heureusement, cette défense ne semble pas rester sans suite. Bien sûr, on peut toujours déprimer et se plaindre de la continuation de ces abominations théoriques héritées du pire de Marvel, notamment dans les derniers monceaux d’ordures de chez DC – dont on peut citer une blague emblématique dans le désastreux Justice League (Zack Snyder, 2017) lorsque Flash demande à Batman quels sont ses pouvoirs il répond « Je suis riche » – mais on peut aussi se réjouir de voir que cette belle dimension collective existe ailleurs. A sa façon, c’est le cas dans Star Wars VIII : Les Derniers Jedi, où on ne peut pas vraiment définir de héros possible et où l’association l’emporte toujours sur les individus : le « Supreme Leader » Snoke, présenté comme une sorte de nec plus ultra du méchant dans l’épisode précédent n’est-il pas tué par la simple association de deux êtres à savoir Rey et Kylo Ren ? Cependant, c’est plutôt dans La Planète des Singes : Suprématie que cette puissance du collectif, la nécessité d’avancer ensemble face à l’adversité, est magnifiée. Si le long-métrage ne convainc pas totalement, notamment à cause de sa partie film d’évasion un peu longue et répétitive, il n’en tient pas moins l’une des plus belles idées de récit de l’année 2017 qui vient de s’achever, à savoir un deus ex-machina sublime. Alors que les singes sont tout près d’être définitivement exterminés par les hommes, une avalanche s’abat sur eux. Les hommes n’ont aucun moyen de survie, tandis que les singes eux, capables de monter aux arbres, sont sauvés par leur spécificité, par ce qui fait leur singularité, ce qui les fait tenir ensemble.

La présence dans cet article de La Planète des Singes : Suprématie peut sans doute avoir de quoi surprendre a priori. Pourtant César lui aussi est un héros fatigué, rendu plus faible par un traumatisme dans l’épisode précédent, l’insurrection de Koba qui a considérablement réduit son influence et sa puissance, le rendant plus vulnérable. Là encore, il n’est pas un sauveur emblématique, rien bien de plus qu’un passeur. Pendant l’épilogue, il meurt après avoir enfin trouvé la terre qui pourrait permettre aux singes de vivre en paix. Mais, on sait que cette paix sera de courte durée et qu’il faudra sans doute bientôt repartir sur la route (ce qui est confirmé par le fait qu’une suite est amorcée). C’est là le point commun de tous ces héros. Ils ne sont plus que des passeurs, des vestiges d’un monde ancien qui a maintenant disparu, remplacé par un monde en perpétuellement course, condamné à avancer toujours plus vite et où il ne reste finalement plus rien de fixe. Logan à sa mort laisse un groupe d’enfants condamnés à la fuite et à la survie. Luke Skywalker (ainsi que Leia par la force des choses, soit, la mort de Carrie Fisher) laisse les nouveaux personnages face au chaos, Max, quant à lui, dans un ultime champ contre champ laisse Furiosa et les siennes contempler leur victoire mais une victoire amère. Chacun de ces films revient là d’où il était parti.

Les héros, ainsi que leur espèce, sont condamnés à la fuite permanente, à une éternelle échappée, et, s’ils ne peuvent s’y adapter, à la mort. Le monde créé par Miller et ses héritiers – qui ne sont finalement que des représentations du monde contemporain – est un monde sans terre. C’est une Désolation comme il est explicitement dit dans Fury Road. Subsiste alors cette incroyable question posée à la fin du film, citation du « premier homme sur Terre », qui résonne avec toutes les œuvres citées, et de manière incroyable avec notre inconscient contemporain : « Où devons-nous aller … Nous qui errons dans cette Désolation. A la recherche du meilleur de nous-mêmes ? » Ce n’est plus un territoire géographique qui guide les personnages et cette esthétique, c’est un territoire physiologique et moral : à la recherche du « meilleur de nous-mêmes ».


A propos de Pierre-Jean Delvolvé

Scénariste en formation à la Femis, Pierre-Jean aime bien parler de Paul Verhoeven, de "2001 l'odyssée de l'espace" et faire des rapprochements entre "La maman et la Putain" et "Mad Max". Sinon il écrit de temps en temps sur les films, et il trouve ça très chouette, surtout quand c'est des films avec du sang et du mauvais goût à outrance. Il pense aussi que Xavier Dolan n'a pas de talent, et qu'il faut lutter contre lui.


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