Sicilian Ghost Story


Le film d’ouverture de la dernière Semaine de la Critique cannoise a pris place la semaine dernière dans la compétition du PIFFF. Les réalisateurs Fabio Grassadonia et Antonio Piazza, auteurs du génial Salvo en 2013, continuent à s’intéresser aux sordides histoires de mafia de leurs terres siciliennes en convoquant, cette fois-ci, l’univers du fantastique.

Not Your Average Mafia Film

La question que posent Fabio Grassadonia et Antonio Piazza interpelle : qu’est devenu le « film antimafia » ? Ce sous-genre, qui a fasciné spectateurs, réagir critiques et fait monter au créneau auteurs (dont quelques-uns des plus talentueux : Damiano Damiani, Marco Tullio Giordana, Giuseppe Ferrara…), n’est-il pas en train de s’éteindre, étouffé par sa propre ultra-codification ? Salvo portait déjà en soi les prémices de cette réflexion qui viennent s’épanouir dans Sicilian Ghost Story. Le titre lui-même expose les trois éléments de la problématique emmenée par les deux cinéastes : « Sicilian » porte en lui la dimension réaliste de l’œuvre qui raconte l’histoire vraie de l’enlèvement de Giuseppe Di Matteo, jeune adolescent dont le père, mafieux repenti, collaborait avec la justice. « Story » évoque les ajouts de pure fiction à la trame, l’histoire de Luna (Julia Judilkowska), camarade de classe et petite amie de Giuseppe, qui s’enferme dans une quête obsessionnelle de vérité après la disparition de celui-ci. Enfin, « Ghost » évoque toute la dimension fantasmagorique qui délaisse les codes du sous-genre pour transformer l’histoire en une fable envoûtante dont la lenteur est cruciale dans l’expression d’un puissant imaginaire visuel et sonore.

L’histoire est principalement construite à travers les yeux de la jeune adolescente qui est à un âge où ce qu’il reste de l’innocence de l’enfance cohabite avec la formation progressive d’un esprit plus mature. C’est de cette promiscuité pourtant antinomique que naît la stature fantastique du film, qui brouille les pistes de la linéarité de la trame en entremêlant réalisme et fable, les deux ayant à leur tour une incidence sur l’autre. Grassadonia et Piazza auraient pu raconter l’enlèvement de Giuseppe sur le modèle de leurs aînés ; le film aurait pu contenir la rage du chef-d’œuvre de Marco Tullio Giordana Les Cent Pas, mais en faisant le choix de s’ouvrir à un univers complètement étranger à un tel genre, ils cultivent un onirisme qui se développe chez le spectateur de la même manière que le fait la littérature fantastique et que l’on retrouve chez des auteurs comme Edgar Allan Poe, Henry James ou, plus récemment, dans l’œuvre littéraire et cinématographique de Guillermo Del Toro. Le langage si direct qui est la caractéristique principale du cinéma italien engagé, en particulier dans les récits de mafia, disparaît totalement pour laisser l’horreur de la réalité – Giuseppe Di Matteo a été retenu prisonnier pendant plus de deux ans avant d’avoir été assassiné par strangulation puis dissous dans un baril d’acide nitrique, à l’âge de quinze ans – s’exprimer à travers le prisme du récit fantastique. Le pari était risqué, mais la construction intelligente d’un script aux interprétations et aux ramifications nombreuses, l’interprétation magnifiquement portée par de jeunes acteurs non-professionnels et, surtout, la photographie exceptionnelle de Luca Bigazzi, font de Sicilian Ghost Story un objet de cinéma à l’émotion forte renfermant en son sein un hommage sublime qui prouve que le message antimafia des auteurs de cinéma peut évoluer vers d’autres formes sans perdre de sa toujours alarmante intensité.

 


A propos Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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