Outrage Coda


Sept ans après avoir commencé les aventures de son personnage de yakuza Otomo, Takeshi Kitano décide d’en finir avec lui dans cet Outrage Coda qui vient tout juste de sortir chez nous sur la jeune plateforme e-cinema. 

La fin d’un monde

Ce serait même un euphémisme de dire que le 18ème film de Takeshi Kitano était peu attendu. Après une période dorée fin des années 1990 – début 2000 en France et à l’international, la côte de popularité de Kitano n’a cessé de baisser. Davantage justement avec la présentation du premier Outrage (2010) au festival de Cannes, qui avait à l’époque suscité l’incompréhension d’une partie de la critique, due à la violence crue du métrage. A croire que ces spectateurs n’avaient jamais entendu parler de Violent Cop (1989) ou Jugatsu (1990). Son avant-dernier film, Ryuzo 7 (2015), est même paru directement en DVD dans une indifférence totale, tandis que le dernier opus de Outrage n’est seulement visible que sur la nouvelle plate-forme de SvoD nommée E-Cinema. Revenons maintenant à notre film du jour en faisant un détour sur les premiers opus de cette saga. Nous suivions le parcours d’Otomo – interprété par Kitano lui-même donc – un yakuza s’élevant au rang de kyodaï (littéralement « grand frère ») possédant puis perdant son territoire. Dans le système féodal des yakuzas, les kyodaï sont soumis au pouvoir de l’oyabun, le chef du clan. Dans Outrage ainsi que dans le second volet, Kitano dépeint la dégénérescence – à travers une série de trahisons – de l’une des dernières institutions (la dernière ?) garante des valeurs traditionnelles nippones. Car les yakuzas se revendiquent être les descendants de plusieurs instances, notamment celle d’une certaine noblesse chevaleresque en arborant le ninkyôdô (la voie chevaleresque) et son code d’honneur (tu ne voleras pas l’organisation, tu devras obéissance et respect à tes supérieurs, etc) comme mantra.

Dans Outrage coda, nous nous retrouvons une nouvelle fois face à cette variation thématique illustrée par un affront entre gangsters qui déclenchera bon nombre de massacres et trahisons en tous genres. Le film débute pourtant de manière paisible avec cette partie de pêche entre Otomo et son bras droit. Une fois n’est pas coutume le motif de la nature – en l’occurrence ici la mer – permet de symboliser l’amitié chez les personnages kitanesques. Mais on est pourtant bien loin du lyrisme de Dolls (2002) ou de L’Ete de Kikujiro (1999). Les couleurs dans ces longs-métrages sont saturées et lumineuses, alors que celles de la saga Outrage sont d’un bleu froid, déshumanisant cet univers. Nous retrouvons aussi les cadrages ciselés, symétriques et plans fixes, typiques du cinéma de Kitano, mais ici encore, ils ne sont utilisés que pour renforcer la fausse droiture de ce monde. Bref, Kitano n’est plus là pour porter un regard mélancolique sur cette mafia (Sonatine, 1993) mais bel et bien pour montrer la déchéance des yakuzas. Il ose même utiliser son goût du burlesque – ici morbide – pour infliger deux morts ridicules aux deux principaux antagonistes du récit : le premier se voit enterrer vivant jusqu’à la tête sur une route de campagne, n’attendant plus qu’une voiture pour le décapiter ; tandis que le second se voit attacher avec une bombe dans la bouche ne pouvant qu’observer avec fatalisme la mèche brûlée et se raccourcir inéluctablement.

A l’instar d’un Miyazaki, Kitano n’a cessé d’avoir une nostalgie, de mettre en exergue la culture traditionnelle nippone face à la mondialisation de son pays insulaire. Une scène résume cette dialectique : Hanada (Pierre Taki), personnage déclenchant l’événement perturbateur, apporte une importante somme d’argent au chef d’une famille coréenne afin de se faire pardonner. Ultime affront porté aux yakuzas, ce coréen décide de refuser cette dot. Ces gangsters étrangers qui reproduisent le système hiérarchique de leurs homologues japonais ne sont plus que les seuls à respecter les règles morales du gangster nippon. Ils ne souhaitent pas recevoir un pardon cupide, capitaliste, représenté par le pouvoir de l’argent auquel croit Hanada mais un geste solennel prouvant réellement sa bonne foi. Cela renvoie directement à une séquence du premier Outrage. Dans celle-ci, un homme va se trancher une phalange pour s’excuser d’une maladresse. Pour respecter ce rituel de yubitsume, il vaut mieux utiliser un tantō (lame courte spécialement usitée à cet effet). Malheureusement pour le personnage fautif, on ne lui accorde qu’un vulgaire cutter pour son auto-ablation. Ce geste montrant la perversion des traditions peut fortement rappeler l’acte du seppuku dans – l’incroyable – Hara-kiri (1962) de Masaki Kobayashi : le geste est également dévoyé car le samouraï doit se suicider avec un sabre en bois. Kobayashi tenait sans doute à montrer une certaine dégradation de la classe des samouraïs au début de l’ère Edo (1603 – 1868), exactement comme Kitano avec les yakuzas. Un autre acte d’Hanada symbolise cette déchéance : il recrute des motards, des vulgaires voyous dans son clan, chose impensable auparavant. Il va les mandater pour assassiner un adversaire, et bien entendu leur mission échouera.

Ce monde contaminé par le libéralisme n’est donc plus qu’une succession de trahisons, de déceptions. D’ailleurs, le film est en grande partie un drame d’intérieur rendu assez complexe par une multitude de personnages. Dans ces intérieurs se trame un jeu d’échec dans lequel les responsables des clans affublés dans leur costume trois pièces élaborent leur fourberie. L’immobilisme est règle d’or chez eux. Il ne faudrait surtout pas prendre des risques inconsidérés pouvant mettre à mal leur intégrité physique. Dans ce milieu aussi ce sont surtout les personnes en bas de la chaîne qui tombent en premier. Cette inertie est renforcée par l’arrivée du personnage interprété par Kitano, car lorsqu’il surgit réellement dans le récit, l’action démarre, s’emballe. Dans Outrage, son personnage représente un certain idéal du yakuza, respectant toujours le code d’honneur. Il n’est pas anodin de le voir élaborer son plan en dehors de la ville, près d’un champ – une fois de plus proche de la nature – avec son acolyte coréen, a contrario des intérieurs feutrés et impersonnels des autres gangsters. Son plan, qui consiste à massacrer la majorité d’un clan dissident, fonctionnera. Un yakuza de la trempe de Otomo, ne pouvait perdre de toute manière face à des gangsters ressemblants dorénavant plus à des banquiers. Finalement, Otomo, montré comme ange exterminateur, ne peut finir que par se suicider une fois sa mission accomplie. Effectivement, ce nouveau monde n’est pas pour cet homme là, ni même pour le Kitano réalisateur. Les ralentis et les décadrages sur Otomo tirant à outrance lors de la séquence de la fusillade finale proviennent étrangement de Takeshis’ (2005), lorsqu’il s’auto-parodie dans des rôles de yakuza sanguinaire. Ce pastiche vient polluer Outrage Coda, Kitano devenant sa propre parodie, et étant sûrement arrivé à la fin d’un cycle. Car si Otomo ne se suicide pas, cette saga et ses trahisons peuvent continuer ad nauseam. En ce sens, Kitano a peut être tout dit sur les yakuzas modernes et son personnage atteint sûrement la fin d’une boucle, préfère laisser son acolyte coréen seul mais satisfait par une partie de pêche prolifique. Ce n’est en outre pas pour rien si Takeshi Kitano a émis le souhait d’abandonner les yakuzas suite à Outrage Coda, pour revenir à une histoire d’amour dans son prochain long-métrage.


A propos de Mathieu Guilloux

Mathieu n'a jamais compris le principe de hiérarchisation, il ne voit alors aucun problème à mettre sur un même plan un Godard et un Jackie Chan. Bien au contraire, il adore construire des passerelles entre des œuvres qui n'ont en surface rien en commun. Car une fois l'épiderme creusé, on peut très vite s'ouvrir vers des trésors souterrains. Il perçoit donc la critique comme étant avant tout un travail d'archéologue. Spécialiste du cinéma de Hong-Kong et de Jackie Chan, il est aussi un grand connaisseur de la filmographie de Steven Spielberg.

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