Hitchcock, les années Selznick


Carlotta Films poursuit sa collection Ultra Collector avec un coffret de quatre films fondateurs dans la carrière d’Alfred Hitchcock, ses premiers aux Etats-Unis avec le producteur David O. Selznick : Rebecca (1940), La Maison du Docteur Edwardes (1945), Les Enchaînés (1946), et Le Procès Paradine (1947).

Le désir

Alfred Hitchcock signe un juteux contrat en 1938 le liant au producteur indépendant américain David O. Selznick. Il part de sa Grande-Bretagne natale copieusement servi, s’installe en Californie, et vit ses premières expériences du système hollywoodien. Sa carrière était telle en terre anglaise qu’il avait alors atteint une liberté artistique assez complète : de toute évidence, cela allait changer quelque peu dans la grosse machine à rêves. On serait bien tentés de placer la relation Hitchcock-Selznick en une énième liaison de conflit entre un artiste génial et un financier à cheval sur la caillasse et les attentes supposées d’un public. Ce que l’on sait du tournage du Procès Paradine pourrait nous mener sur ce chemin, en lisant les critiques très négatives de Sir Alfred sur ce projet. De manière générale sur la collaboration Selznick-Hitchcock, des mérites doivent pourtant revenir au producteur, qui était différent du loup hollywoodien qu’on peut se figurer. Il était scénariste d’abord, mais surtout sensible à tous les détails du film qu’il produisait et à leurs significations. A plusieurs reprises, il a montré un choix très juste sur l’orientation narrative ou artistique via lesquelles même Hitchcock avait tort : les anecdotes concernant les différentes versions du scénario de Rebecca en sont un bel exemple…Inviter Dali sur La maison du Docteur Edwardes, est aussi une idée de Selznick. Publicitaire certes, mais aussi créative. La collaboration entre Hitchcock et son producteur a donc été fructueuse et salutaire pour le septième art, qu’importe leurs ponctuelles difficultés sur leur dernier projet en commun.

Carlotta Films nous permet de s’y pencher particulièrement avec un coffret Ultra Collector DVD ou Blu-Ray regroupant les quatre films de l’association, entre autres mais on y reviendra. Au lieu de vous la faire chronologiquement, je vais vous parler des travaux par ordre de préférence, oui c’est très subjectif mais en même temps c’est moi qui décide là. Je commence donc par La maison du Docteur Edwardes, sorti en 1945, deuxième œuvre du duo Selznick-Hitchcock. Gregory Peck interprète un psychiatre victime d’un complexe de culpabilité et d’amnésie : en gros il est persuadé d’avoir tué son confrère le docteur Edwardes, mais ne s’en souvient pas plus que ça, et c’est Ingrid Bergman qui va l’aider à identifier le meurtrier, que ce soit lui ou un autre…Proche de Pas de printemps pour Marnie (1964), basé lui aussi sur une amnésie éventuellement meurtrière issue d’une névrose, La maison… éveille un peu l’intérêt par ses trouvailles visuelles (le fameux plan final subjectif) et la séquence de rêve chapeautée par Dali. Toutefois le rythme (111 minutes, c’est beaucoup trop long pour un tel traitement) et l’intrigue plombent le spectateur qui peine à être secoué autant que Sir Alfred sait le faire.

Rebecca (1940) passe pour être un des chef-d’oeuvres d’Alfred Hitchcock. Le personnage principal est une jeune femme dont on ignore le nom (ce, tout au long du film) qui se marie avec le riche veuf Maxim de Winter. Elle emménage dans une large demeure où l’ex de son mari, Rebecca, a une place encore bien trop importante…Sur la ligne du roman original de Daphné du Maurier, Rebecca fascine par sa beauté vénéneuse, son univers à la lisière du fantastique où la caméra est si mobile qu’elle en devient fantomatique, où même la lumière et les murs peuvent se mouvoir à tout moment (ces plans où la protagoniste se retrouve isolée de manière surréaliste par l’éclairage après une phrase ou une information qui la blessent !) : Hitchcock y est plastiquement au sommet de son art pour sa première réalisation outre-Atlantique. A Sueurs Froides (1958), le scénario « emprunte » (terme mal choisi, puisque Vertigo sort bien plus tard) le thème du deuil, du remplacement de l’être aimé, la perte d’identité dans un Amour malsain de vouloir être celui qui nous a précédé au risque de s’oublier soi-même. Dommage que la dernière partie, un virage vers une enquête, ne brise littéralement tout le charme ténébreux de l’œuvre jusque là…

Enfin Les Enchaînés (1946) et Le procès Paradine (1947) sont à mes yeux les deux véritables joyaux du coffret, avec pour le second l’immense surprise d’y découvrir un de mes nouveaux Hitchcock préférés. Tous deux sont des œuvres sœurs qui livrent un discours similaire sur l’âme humaine en se jouant de l’appartenance à un genre cinématographique très précis. Le thriller d’espionnage sur fond d’intrigue pour choper des Nazis en Amérique du Sud pour le premier, le film de procès où l’avocat joué par Gregory Peck tente de sauver l’accusée d’homicide la mystérieuse Anna Paradine pour le deuxième. Ces pitchs ne sont que des chevaux de Troie pour véhiculer ce qui fait le cœur, peut-être plus que tout le reste, du cinéma d’Alfred Hitchcock. Plus que le cinéaste du suspense, de l’humour noir, de l’obsession du cul ou encore du faux coupable, Hitchcock est celui du désir. Que ce soit le couple Cary Grant/Ingrid Bergman des Enchaînés ou du Peck qui tombe amoureux de Madame Paradine, c’est le désir le moteur. Or ce sentiment a des apparats sombres, trompeurs, sadiques, déçus, voire de sens unique qui se ressent comme une torture. L’autre est présenté en inatteignable, et c’est tout juste si les happy end sauvent les choses in extremis…Au même titre que Sueurs Froides encore, Le Procès Paradine et Les Enchaînés font partie du panthéon hitchcockien sur sa vision noire du désir. Du coup, ils font aussi partie de notre panthéon à nous.

En suppléments, Carlotta mérite bien son appellation d’édition Ultra Collector. Chaque galette des films comporte un entretien avec le cinéaste Laurent Bouzereau et un extrait de la conversation Hitchcock-Truffaut sur le long-métrage en question. En plus de cela, un disque entier de suppléments est proposé comptabilisant plusieurs heures de bonus comme des images d’archives de Sir Alfred en famille (si c’est pas chou). Sans oublier un livre conséquent de plus de 300 pages compilant des textes analytiques, des articles, des commentaires (d’inconnus comme Claude Chabrol, par exemple) et des documents d’archive sur toute cette période du cinéaste le plus célèbre de l’histoire du septième art…Clairement, ce coffret Alfred Hitchcock Les Années Selznick a vocation à être l’édition définitive sur cette collaboration unique, à l’image du travail effectué par Carlotta sur Phantom of the Paradise (Brian de Palma, 1974)


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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