The Foreigner


Jackie Chan revient en salles françaises avec une coproduction sino-états-unienne, The Foreigner, réalisée par Martin Campbell. Fais Pas Genre vous donne son avis sur cette nouvelle escapade de Chan hors de ses terres natales.

La Vengeance dans la peau

The Foreigner est à l’origine un roman de Stephen Leather The Chinaman (1992), remis au goût du jour. Jackie Chan interprète un propriétaire de restaurant nommé Ngoc Minh Quan. L’histoire débute quand de jeunes extrémistes de l’IRA (organisation paramilitaire œuvrant pour l’indépendance de l’Irlande du Nord) décident de commettre des attentats pour revendiquer leur cause. Le premier attentat, une explosion au cœur de Londres, fait plusieurs victimes dont la fille de Quan. Malgré le deuil qu’il traverse, il est envahi par l’idée de venger sa fille, dernier membre de sa famille. Il se persuade assez rapidement que le vice-Premier ministre irlandais Hennessy (Pierce Brosnan), ancien partisan de l’IRA, connaît l’identité des responsables du meurtre de son enfant. Un jeu s’installe alors entre Quan et Hennessy, dans lequel le premier ne cesse de menacer moralement, puis physiquement le second jusqu’à obtenir les informations souhaitées. Voilà concernant le scénario de The Foreigner mise en scène par Martin Campbell, cinéaste qui a priori ne possède pas forcément une forte personnalité mais capable de films sympathiques et efficaces comme Le Masque de Zorro (1998), Casino Royale (2006), ou de longs-métrages nettement moins plaisants, Absolom 2022 (1994), Green Lantern (2011). Cet artisan du cinéma d’action nous livre ici un film hybride, ressemblant à la créature de Frankenstein, faite d’innombrables sutures.

Les premières minutes du métrage sont surprenantes, le traitement y est dramatique, prenant la pleine mesure de son sujet avec le premier attentat suivi du deuil de Quan. Il faut d’ailleurs saluer la performance de Chan, convaincant dans ce type de registre. Dans la séquence post-attentat, le spectateur épouse le point de vue d’un journaliste arrivant sur les lieux de l’explosion afin d’en faire des clichés. Campbell utilise ce biais pour questionner, le temps d’une scène, le voyeurisme morbide de la presse – et du public – en adoptant les zooms de l’appareil photo dudit reporter à sa caméra. Ces zooms qui n’ont pour objectifs que de trouver, de recadrer les images les plus sensationnalistes, allant de corps déchiquetés, de pompiers en action, et de Quan serrant dans les bras le corps inerte de sa fille. En revanche, la seconde séquence d’attentat n’aura pas le droit à ce même traitement. Les terroristes placent cette fois-ci une bombe dans un bus, et nous voyons celui-ci exploser sous différents angles, y compris un plan nous mettant à l’intérieur du bus. Pour le coup, la complaisance de voir une explosion – via notamment ce plan – se fait ressentir sans qu’elle ne soit justifiée narrativement a contrario du premier cas par la présence du journaliste.

Suite à cette introduction, Quan passe à l’action, et nous nous retrouvons face à un MacGyver en herbe. Après l’échec de sa tentative d’obtenir les informations de manière verbale, il use d’une politique musclée en allant à Belfast rencontrer Hennessy. Nous voyons alors le restaurateur fabriquer plusieurs bombes artisanales avec divers objets achetés au magasin de bricolage du coin. Ces explosifs servent d’avertissement à Hennessy. Bien entendu, la justification narrative de ce savoir-faire sera rendue publique dans la suite du métrage. Cela reste néanmoins déroutant tant ces inventions peuvent paraître loufoques vis-à-vis du statut du personnage de Chan à ce moment du récit, un simple restaurateur donc, et à la volonté du film d’être au premier degré. Après ces phases où Quan joue à l’apprenti sorcier, nous avons ensuite le droit à des séquences à la Rambo. Hennessy se sentant menacé par Quan, décide de se réfugier dans sa maison de campagne. Maison entourée par une forêt dans laquelle Quan se réfugie pour continuer à menacer Hennessy, toujours décidé à ne pas coopérer.

Dans cette forêt, Quan va prendre un malin plaisir à tendre des pièges : fil tendu au sol pouvant déclencher un bras boisé avec un pieu à son extrémité, trou dans le sol, etc. Hennessy lassé par ce jeu, décide de faire appelle à un « traqueur ». Là, nous pouvions se dire qu’enfin le film allait assumer son côté série B. Car cette idée peut très bien provenir d’un bon American Warrior 2 : Le Chasseur (Sam Firstenberg, 1986) avec l’inénarrable Michael Dudikoff. Bref, nous allions voir une séquence de pur survival. Malheureusement, l’opposition entre Quan et ce « traqueur » n’a aucune ampleur. Il n’y a aucune tension avant la confrontation, et quand celle-ci survient, elle est réglée en quatre plans. J’en profite pour recommander Traqué (2003) de William Friedkin, incroyable survival avec un combat à l’arme blanche dantesque, à l’opposé donc de celui dans The Foreigner. Du reste, l’ensemble des séquences d’action manquent cruellement d’envergure. Les combats au corps à corps entre Quan et différents assaillants sont très découpées, souvent en plan rapproché, ce qui ne permet pas une compréhension optimale des mouvements. Nous avons récemment évoqué le style de Jackie Chan dans Fais Pas Genre, et même s’il est partiellement respecté dans le film de Martin Campbell (utilisation des objets), il faut constater que ce style perd de sa superbe en dehors des frontières chinoises. Il y a dans le long-métrage des raccords entre deux mouvements que l’on ne verra jamais à Hong-Kong, car l’action aurait sûrement été filmée en un seul plan par souci de réalisme. Les cinéastes occidentaux ne maîtrisent pas le savoir-faire de leurs homologues chinois, de fai, le mauvais emploi des artistes martiaux comme Chan se fait une fois de plus ressentir. Se servir de Chan comme d’un Matt Damon ou d’un Jason Statham ne fonctionne pas.

En parallèle au film d’action dans lequel Jackie Chan est le héros, Campbell concocte également un thriller politique où Pierce Brosnan est en tête d’affiche. Nous pouvons nous demander comment les deux films ont été pensés tant l’impression que l’histoire de Quan fût greffée a posteriori est palpable. Au milieu du métrage, le récit du personnage de Chan disparaît purement et simplement pendant une vingtaine de minutes afin de laisser celle de Hennessy vivre son cours. La partie thriller est certes efficace, mais devient gênante quand elle emprunte trop à la série 24 (2001 – 2010) notamment sa complaisance vis-à-vis de la torture. Que ça soit Hennessy ou des forces de l’ordre britannique, ils n’hésitent pas à torturer pour glaner des informations permettant de sauver des innocents. Si c’est pour la bonne cause alors… Au fond, cela m’attriste de voir Chan interpréter un protagoniste qui succombe lui aussi à cette loi du talion. La volonté pour l’acteur de briser son image d’éternel adolescent comme dans Crime Story (Kirk Wong, 1993) et Shinjuku Incident (Tung-Shing Yee, 2009) est louable mais chez Fais Pas Genre, nous préférons cependant lorsqu’il met son art au service de l’action burlesque, plutôt qu’au service d’un actionner très vite oubliable qui ne prend même pas la mesure des qualités cinégéniques de Jackie Chan.


A propos Mathieu Guilloux

Mathieu n'a jamais compris le principe de hiérarchisation, il ne voit alors aucun problème à mettre sur un même plan un Godard et un Jackie Chan. Bien au contraire, il adore construire des passerelles entre des œuvres qui n'ont en surface rien en commun. Car une fois l'épiderme creusé, on peut très vite s'ouvrir vers des trésors souterrains. Il perçoit donc la critique comme étant avant tout un travail d'archéologue.

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