Opera


A l’occasion de l’édition que lui consacre l’éditeur le moins ronronnant du marché, j’ai bien sûr nommé Le Chat qui Fume, retour sur l’un des grands films sous-estimés du maître Argento : Opera (1987).

Profondo Giallo

Si ses dernières réalisations en date ont largement ébranlé la superbe d’une filmographie impressionnante, Dario Argento reste et restera l’un des grands maîtres du cinéma de genre. Alors que bons nombres de ses œuvres des années 70 et 80 sont considérées – à juste titre – comme des œuvres maîtresses du cinéma fantastique et d’épouvante, celle dont il est question ici, Opera (1987) est souvent injustement oubliée. Et pour cause, victime d’un tournage particulièrement chaotique – entre abandon de comédienne, ré-écritures multiples et même la mort du père d’Argento durant la production – puis d’un accueil très froid du public Italien, le film fût largement charcuté pour sa sortie américaine. Pire encore, Opera ne sortit tout bonnement pas en salles dans l’Hexagone à l’époque avant de connaître une exploitation en VHS dans les années 1990 dans une édition tronquée. Si l’on parle souvent du cinéma d’Argento en le définissant comme fantasmagorique, maniant une certaine poésie du macabre, un enclin tout particulier pour le surnaturel, une fascination fétichiste pour les meurtres à l’arme blanche commis par des tueurs gantés sur des jeunes femmes effrayées –l’image d’Epinal du giallo, sous-genre dont il est l’une des figures de proue – on peut aussi parfois qualifier le style du réalisateur de baroque et opératique. Pour ce qui est d’Opera – et son titre sonne évidemment comme un bon indice – il est un peu de tout ça. S’il est pourtant si peu connu, ce dernier est l’une des œuvres les plus emblématiques, synthétiques et maîtrisées de la carrière de Dario Argento.

L’histoire est celle d’une jeune aspirante cantatrice, Betty, qui accepte de reprendre le rôle de Lady Macbeth suite à la défection forcée de l’interprète originale – en cela, le film et son tournage s’assimilent étrangement – et ce malgré la légende véhiculée a propos de ce rôle que l’on dit traditionnellement maudit. A peine a-t-elle le temps de savourer son heure de gloire qu’elle va se retrouver la proie d’un dangereux fan psychopathe qui s’amuse à la terroriser par l’élaboration de mises en scène particulièrement macabres auxquelles elle est forcée d’assister, les yeux grands ouverts, sous peine de se planter les aiguilles qu’il lui scotche aux yeux. Pour remonter brièvement à la genèse de ce projet, le réalisateur du mythique Suspiria (1976) devait à la fin des années 80 réaliser un vieux rêve, en mettant en scène un opéra – tiens donc – de Verdi, le fameux Rigoletto. Argento en assure longtemps le développement avant d’être tout simplement évincé. On lui reproche des choix trop radicaux. Frustré, il entreprend immédiatement de transformer cette mésaventure en un scénario. Ainsi naquît Opera, l’un des rares films du maître dont il est de notoriété publique qu’il soit pour partie, si l’on veut, autobiographique. Ainsi, le personnage de Marco (Ian Charleson) est un réalisateur de cinéma qui monte son premier opéra. Son style, résolument baroque, ses choix de mise en scène audacieux – en premier lieu, l’utilisation de corbeaux sur scène, l’un des nœuds de l’intrigue donnant lieu à certaines des meilleures scènes, relecture des Oiseaux (Alfred Hitchcock, 1963) – sont largement contestés au point qu’on lui demande expressément de se calmer, lui rappelant qu’il n’est pas sur le plateau des « films d’horreur » (dans le texte) qu’il réalise par ailleurs. L’analogie avec la mésaventure connue par Argento lors du montage de Rigoletto est donc évidente.

En dehors du fait qu’il est une pièce maîtresse de sa filmographie, l’un de ses longs-métrages les plus aboutis et maîtrisés, Opera est aussi une pierre angulaire, amorçant le virage que prendra la carrière du réalisateur italien dans les années 90. Ainsi, la relation ambigüe que partage ici Betty et son bourreau amorce déjà une thématique qui sera au centre du diptyque formé par Le Syndrome de Stendhal (1996) et Le Fantôme de l’Opéra (1998). Plus encore, c’est peut-être dans Opera qu’il manie avec le plus de virtuosité une mise en scène redoutablement sadique. Par le procédé totalement inédit employé par le tueur – comme je l’ai déjà dit, il scotche des aiguilles sur les paupières de Betty de sorte qu’elle soit obligé de regarder les meurtres dont il lui impose le spectacle sous peine de se crever les yeux – les séquences de meurtre sont parmi les plus insoutenables du réalisateur. Graphiquement baroques, elles jouent avec une grande habilité du transfert qui opère, de l’héroïne du film vers le spectateur qui le regarde. Si bien, que ce dernier finit par avoir peur lui-même de fermer les yeux, par crainte d’éprouver la douleur de cet instrument de torture pervers. Par ces séquences, Argento s’amuse à décrire les mécanismes du cinéma d’horreur et à interpeller ses amateurs. Voulez vous voir ou ne pas voir ? En mettant en exergue ce que l’on pourrait appeler Le Complexe du Voyeur, Argento préfigure ce qui deviendra, plus de vingt-ans plus tard, le phénomène du sous-genre du torture-porn dont la saga Saw (2004-2017) est devenue l’emblème.

Après La Longue Nuit de l’Exorcisme (Lucio Fulci, 1972) dont nous vous avions parlé il y a quelques mois, cette édition Blu-Ray incroyable de Opera élève encore le niveau. A nouveau, le soin tout particulier apporté au visuel de l’objet, tout comme la générosité incroyable de ses bonus – à commencer par une foule d’entretien dont un de trente minutes avec Dario Argento et un making-of de 45 minutes fascinant qui nous plonge dans ce tournage réputé chaotique – font de cette édition opératique un must-have d’excellence.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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