Marlina, la tueuse en quatre actes


Fraichement diffusé au 37e Festival International du Film d’Amiens après un passage remarqué lors de la quinzaine des réalisateurs à Cannes, Marlina, la tueuse en quatre actes s’inscrit dans le genre bien en vogue du western féministe, et ce, pour notre plus grand plaisir.

Marlina got a gun

Après The Homesman (Tommy Lee Jones, 2014), Brimstone (Martin Koolhoven, 2017) ou encore Jane got a gun (Gavin O’Connor, 2015) voici Marlina, la tueuse en quatre actes, le dernier film de la réalisatrice indonésienne Mouly Surya (What They Don’t Talk About When They Talk About Love, 2013) nouveau western où le héros central est en réalité une héroïne qui, ma foi, se débrouille aussi bien que les bonshommes à chapeaux dont on avait l’habitude jusqu’au début des années 2010. Le film est l’histoire d’une jeune veuve vivant avec le corps embaumé de son mari pour qui elle n’a pas les moyens de payer les obsèques, elle qui a déjà eu du mal à finir de payer l’enterrement de son enfant un an plus tôt. Comme Marlina est la moins chanceuse des femmes de sa région (quoique sa copine enceinte de 10 mois me fait beaucoup pitié) elle se fait repérer par 7 salopards qui décident de lui voler son bétail et, autant joindre l’utile à l’agréable, de la violer à tour de rôle. Résignée certes, mais combattante et fière, notre héroïne s’attaque avec douceur à quatre d’entre eux qu’elle empoisonne. Quant au chef, c’est non sans peine qu’elle le décapitera tandis qu’il la viole afin de ramener sa tête à la police locale, située à plusieurs dizaines de kilomètres de la petite ferme isolée et ce pour obtenir justice. Sur le chemin elle rencontre sa voisine, maltraitée par son jaloux et connard de mari, enceinte jusqu’au cou et un brin agacé de cette situation, dont le ventre rond ravive le souvenir douloureux de la perte de l’enfant de Marlina. Elle fera également la route avec une vieille dame ramenant des chevaux pour la dot de sa nièce afin que cette dernière puisse se marier. Mais ce n’est pas tout, loin de faire la route dans le calme et le recueillement, Marlina est suivie par le fantôme de son bourreau, décapité, jouant de la mandoline pour l’accompagner dans son voyage. Traquée par le reste de la bande de v(i)oleurs cherchant à récupérer la tête pour enterrer dans la dignité leur chef, Marlina se retrouve embarqué dans un road movie dans lequel elle croisera la route d’une petite fille qui aurait pu avoir l’âge de son enfant et avec qui elle se lie d’amitié, comme pour vouloir lui passer le flambeau du girl power si les choses continuaient à mal tourner. Quant à la police locale, celle-ci ne lui sera d’aucune aide (et n’aura jamais connaissance de la tête dans le sac de Marlina), lui proposant d’attendre un mois, rien que ça, pour pouvoir voir un médecin qui attestera qu’elle a bien été violée. En filigrane le film repend donc une certaine critique des institutions indonésiennes et de leur incapacité à réagir face à ces agissements.

Découpé en quatre actes – le vol, le voyage, la confession et la naissance – le film est un petit road-movie, à dos de cheval ou en bus, à la narration plutôt classique. Situé sur une île indonésienne, Sumba, dont les déserts et la sécheresse ne sont pas sans rappeler les poussiéreux décors de nos westerns favoris, si bien qu’elle est localement surnommée « le petit Texas indonésien ». Tout est fait, de la photographie, en décors naturels, au grain parfois argentique (que l’on doit à Yunus Pasolang), à la musique dont le compositeur (Zeke Khaseli) n’a pas oublié d’écouter Ennio Morricone pour donner à ce petit long-métrage des airs de western spaghetti à la Sergio Leone, saupoudré d’un peu de Kill Bill (Quentin Tarantino, 2003, 2004) et de films de chanbara à la Hara-Kiri (Masaki Kobayashi, 1962) pour notre plus grand plaisir. Mais, outre son côté western, de quoi parle vraiment Marlina, la tueuse en quatre actes ? Est-ce seulement un rape and revenge mêlé au road movie dont on abreuve les spectateurs jusqu’à plus soif ? Loin d’être creux, le film, au contraire aborde les thématiques du deuil, de la dignité que l’on doit aux morts comme aux vivants, dans lequel les hommes ne sont jamais, mais alors vraiment jamais glorieux. Violents, jaloux, bêtes, violeurs, voleurs et j’en passe, autant de défauts qui souligneront la dignité presque effrayante de Marlina, sublimement incarnée par la fascinante Marsha Timothy dont j’ai envie de dévorer la filmographie tant elle est charismatique. Résolument féministe, Marlina, la tueuse en quatre actes, porte peut-être un peu mal son nom, beaucoup plus mesurée et saine d’esprit que Thana, l’héroïne de L’ange de la vengeance (Abel Ferrara, 1981), Marlina n’est pas qu’une tueuse, mais un symbole d’émancipation répondant à la violence par la violence, reprenant l’adage de A gun for Jennifer (Todd Morris, 1998) : « Un homme mort est un homme qui ne viole pas » s’attaquant à ceux qui l’attaquent. Jamais elle ne s’en prendra aux policiers un peu beta ou au mari violent de sa compagne de route, et c’est en soi un peu dommage. J’aurais aimé que Marlina continue son voyage initiatique de justicière indonésienne, faisant la peau aux hommes violents, au lieu de rester dans sa ferme à accoucher sa voisine, avec qui elle aurait pu faire un chouette duo à la Personne et Jack Beauregard (Mon nom est personne, Sergio Leone, 1973).


A propos Angie Haÿne

Biberonnée aux Chair de Poule et à X-Files, Angie grandit avec une tendresse particulière pour les monstres, la faute à Jean Cocteau et sa bête, et développe en même temps une phobie envers les enfants démons. Elle tombe amoureuse d'Antoine Doinel en 1999 et cherche depuis un moyen d'entrer les films de Truffaut pour l'épouser. En attendant, elle joue la comédie et a écrit un mémoire de recherche s'intitulant "Du masque neutre au masque numérique - Le corps de l'acteur à l'ère de la capture de mouvement", et le titre en jette plus que le contenu !

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