Jason Blum, le nouveau Roger Corman ?


A l’occasion de la sortie du malin et réussi Happy Birthdead (Christopher Landon, 2017), on tisse les liens entre son producteur Jason Blum, et celles d’un autre célèbre producteur du genre : Roger Corman.

« Pour faire de l’art aujourd’hui, vous devez être un businessman »

Coup d’essai, coup de maître : en 2007, Paranormal Activity (Oren Peli, 2007) récolte plus de 193 millions de dollars pour un budget d’à peine…15 000. Alors que la société existe depuis 2000, c’est le point de départ éblouissant (en termes économiques hein, je juge pas la qualité du produit) de Blumhouse Productions et de son créateur Jason Blum. Depuis Blum a enchaîné les succès majeurs du cinéma de genre avec des Insidious (James Wan, 2010)American Nightmare (James DeMonaco, 2013), Sinister (Scott Derickson, 2012) et bien sûr la franchise des Paranormal Activity... Autre coup d’essai, autre coup de maître, un chouïa plus tôt : en 1960, un film adapté de l’œuvre d’Edgar Allan Poe, La chute de la Maison Usher (Roger Corman, 1960) est un succès commercial qui triple la mise de départ : un budget de 300 000 dollars pour des recettes de ni 1 450 000 dollars rien que pour l’Amérique du Nord. Son producteur et réalisateur Roger Corman est déjà un briscard de la série B voire Z puisqu’il tourne depuis 1954 et son premier effort auto-produit à hauteur de 12 000 dollars The Monster from the Ocean Floor. Il a déjà eu des réussites en tant que producteur comme le très bon Machine Gun Kelly (Roger Corman, 1958) mais cette association avec American International Pictures sur La chute de la Maison Usher lance véritablement son business fait de films de genre low-budget engrangeant de gros bénéfices. Ça vous rappelle quelque chose ?

Alors que sort en salles un des films méta les plus sympathiques de l’histoire du genre, Happy Birthdead (réalisé par Christopher Landon) l’occasion apparaît de comparer deux carrières parmi celles qui ont contribué chacune à leur manière à un bousculement du système de production et au renouvellement de genres cinématographiques par là-même. Corman et Blum partagent tout d’abord ce que le premier résume à merveille : « Pour faire de l’art aujourd’hui, vous devez compromettre votre art et être avant tout un businessman ». Le budget pour faire un long-métrage n’est pas seulement une idée business chez eux, c’est une contrainte absolue. Blum, sauf exceptions, ne s’autorise aucun projet qui ne lui coûtera plus de 5 millions de dollars quand les tournages chez Corman étaient drastiquement surveillés et favorables à une véritable exploitation (des mots même de ses collaborateurs) des techniciens et autres créatifs. Leur vision de la production est la définition même de ce qu’on appelle le cinéma d’exploitation, basée sur un gros succès qui doit coûter peu.

Toutefois, ce qui rend ces producteurs différents et même salvateurs, c’est d’abord qu’ils réussissent leur pari et font bien la nique aux immenses studios qui les concurrencent. Il suffit de regarder les scores d’un American Nightmare – 3 millions de budget, 64 millions de recettes – pour avoir les boules de miser encore 150 millions sur un film d’horreur… Il est vrai que Blum (contrairement à Roger Corman qui distribuait ses productions lui-même dans le système grindhouse des double-features) bénéficie de la distribution Universal d’une ampleur donc aussi importante qu’un studio poids lourd, cependant l’ironie de cette réussite opposée à la logique des majors toujours promptes à mettre plus de caillasse, prête toujours à se réjouir. Ensuite, nos deux producteurs se payent un luxe que les gros studios s’octroient si peu de nos jours : ne pas négliger la qualité artistique, ou au moins prêter un œil soucieux aux talents. On a reproché à Blum et à Corman, tous deux en leur temps, la faiblesse de leurs productions qualifiées d’opportunistes, ridicules, ou encore pour Blum, trop soumises au recours du high-concept, comme si un long-métrage avec un high-concept était forcément synonyme de nanar ou de mauvais résultat (regardez Cube (Vincenzo Natali, 1997) ou Matrix (Wachowski’s, 1999), si c’est pas du high-concept ça…). Tous les produits Blumhouse affrontent sans rougir la moindre production blockbusterisée (certains sont peut-être pas mieux, mais ils sont loin d’être plus cons) et les meilleurs films sous l’escarcelle de Roger Corman comme le cycle consacré à Edgar Allan Poe justement, rivalisent avec ceux de la Hammer dans un registre similaire. La formule magique du genre efficace est appliquée à la lettre : on a peu de budget mais on travaille avec ce qu’on a.

Chacun à leur manière, ces gaillards ont même contribué à la carrière de cinéastes importants ou reconnus comme de vrais auteurs à part entière. Corman est un dénicheur de talent extraordinaire ayant été le premier à engager, certes sur des bisseries mais quand même : Francis Ford Coppola, James Cameron, Joe Dante, Jonathan Demme, Peter Bogdanovich… Sa société s’est également distinguée dans la distribution du cinéma d’auteur européen (Fellini, Bergman, Truffaut…) sur le sol américain. Jason Blum n’est pas en reste : il a proposé à plusieurs cinéastes en perdition de travailler avec liberté sur un projet à condition que le budget soit rigoureusement respecté. C’est ainsi que des hommes comme M. Night Shyamalan, Barry Levinson ou Rob Zombie ont pu tourner à nouveau sous la houlette du studio, quand Blumhouse aime aussi par ailleurs bosser avec des réalisateurs plus jeunes mais aux talents remarqués tels que James Wan, Ti West ou Jordan Peele… Et tout comme Corman était soucieux du cinéma d’auteur, Blumhouse a tapé fort en produisant Whiplash (Damien Chazelle, 2014) qui lui a valu une nomination aux Oscars… Jusqu’à une prochaine en février prochain pour Get Out (Jordan Peele, 2017) brûlot politique qui marque aussi l’affiliation avec le Roger Corman de The Intruder (1962) ?

Décriés malgré une importance non-négligeable pour le cinéma américain voire mondial, Jason Blum et son aïeul business Roger Corman mettent chaque cinéphile ou commentateur face à une perception du septième art. Ils ont bouleversé la production avec des méthodes qui peuvent être contestables, mais obligent à concevoir le travail de producteur justement, dans une espèce de ratio avantages/défauts. Jason Blum a pondu de sacrées merdes, certes. Roger Corman était un producteur dictateur esclavagiste, certes…Or n’est-ce pas le prix à payer pour assister à la renaissance d’un Shyamalan ou la naissance tout court d’un Coppola ? Ma réponse à moi est toute prête, et je prêterai allégeance à la machine Blumhouse ou aux filouteries de Corman avec plus d’entrain qu’à n’importe quelle production Disney.


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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