Etienne Metras, orpailleur d’un autre Cinéma


Sur Fais Pas Genre on fait « qué-cro » aux copains, manière actuelle de dire qu’on aime bien passer un peu de temps avec celles et ceux qui mettent en avant le cinéma indépendant de genre (ou pas d’ailleurs) qui mérite d’être défendu. Alors on a pris un petit café avec Etienne Metras fondateur de la plateforme de VOD Outbuster, avec lequel nous avons noué un récent partenariat. L’occasion de parler de l’état du marché, d’avenir, et de la concurrence.

Outbuster, L’autre cinéma

Quel est l’état du marché de la VOD selon toi aujourd’hui ?

Les tendances sont positives. Les prévisions disent que ça va progresser, qu’en Europe il y aura 55 millions d’abonnés d’ici 2020. Le marché est dynamique grâce à Netflix et l’arrivée d’Amazon d’une part mais aussi grâce à la multiplication des offres de niche d’autre part… Tous les indicateurs sont au vert même s’il y a un souci de conversion en France. Le consentement à payer est encore difficile à obtenir dans une culture du « tout gratuit » sur le net…

On a réagi trop tard au téléchargement illégal ?

Je pense que les usages effectivement évoluent dix fois plus vite que la réglementation : elle est devenue archaïque pour un cycle d’exploitation des contenus avec cette rapidité de circulation des films…

Quel regard portes-tu sur l’état du marché de la vidéo ? Les catalogues de VOD ne se sont-ils pas simplement substitués au bon vieux vidéoclub de quartier ?

Le marché de la vidéo se casse la gueule depuis près de 8 ans maintenant. Le Blu-Ray n’aura pas compensé l’érosion des ventes sur le DVD. La VOD encore moins…Même si, effectivement, les catalogues de VOD transactionnelle se sont substitués aux vidéoclub. C’est un marché qui est en train de faire sa révolution, laborieusement mais sûrement. Grâce au digital, les spectateurs ont compris beaucoup plus vite que les distributeurs vidéo qu’il n’était pas nécessaire aujourd’hui de posséder les supports pour accéder aux œuvres. Pour une grande majorité des films, et notamment les nouveautés, le support physique ne se justifie plus vraiment. D’ailleurs, il est intéressant de noter que les seules éditions physiques qui parviennent encore à tirer leur épingle du jeu sont celles de films de patrimoine, de films cultes, de films de genres… Des œuvres pour les passionnés et collectionneurs.

Dans le créneau du film étranger qui est le votre vous semblez éviter la concurrence déloyale du téléchargement illégal, puisque vous ne présentez quasiment que des inédits qui sont difficiles à trouver, y compris sur les sites de piratage…

En réalité le piratage touche surtout les blockbusters ! J’ai constitué le projet Outbuster en faisant le constat de mon expérience chez TF1 (Etienne a travaillé dix ans dans le service de vidéo à la demande du groupe, ndlr) et surtout de six mois de visionnage intensif de longs-métrages qui n’avaient pas trouvé de diffuseurs ni de distributeurs en France. J’ai vite fait le compte, il y avait quand même 90% des films produits dans le monde qui se retrouvaient dans ce cadre ! Qu’on s’entende, dans ces 90% tous les films ne sont pas bons, mais il y a des pépites qui génèrent de l’attente et des envies sur les réseaux sociaux. Il y a donc clairement une frustration qui existe.

Pour des cinéastes comme Rob Zombie (dont le film animé The Haunted World of El Superbeasto est disponible sur la plateforme, ndlr) c’est étonnant qu’un de ses travaux ne soit trouvable que sur Outbuster ! Même chose pour Sono Sion !

En réalité, si les contenus ne sont même pas disponibles en piratage, c’est que la plupart du temps il leur manque des sous-titres français. Pour vendre à l’international, le package de base c’est le film dans sa langue originale et le sous-titrage anglais, les sous-titres français n’existent que quand il y a un diffuseur français qui s’est déclaré, ce qui n’est pas le cas des contenus sur Outbuster. On a mis un peu d’eau dans notre vin depuis la création du site, puisqu’on a accepté des œuvres qui avaient déjà été présentées à des festivals français ou eu une distribution vidéo réduite, mais l’ADN d’Outbuster à l’origine c’est vraiment d’aller chercher des films totalement inédits en France. Après vous parlez des films de Sono Sion, mais en terme de statistiques, même si c’est un gros poisson, ce ne sont pas les films les plus vus sur la plateforme. Headhunter (Morten Tyldum, 2011) par exemple, est largement devant en termes d’audience.

Du coup vous faites vous-mêmes les sous-titres ?

Oui ! Et plus la langue est rare, plus le film est long, plus c’est cher ! On a testé un milliard de solutions, au final on travaille beaucoup avec un labo allemand. Je me souviens quand on a dû faire les sous-titres de Bekas (Karzan Kader, 2011), un film suédois qui se passe en Irak dans lequel on parle un dialecte kurde… c’était un peu compliqué ! On a trouvé vraiment personne on a dû repartir des sous-titres anglais.

Les ayant-droits de ces longs-métrages-là, ils voient Outbuster comme une aubaine pour leurs produits ?

C’est ce que je pensais au départ et en fait pas du tout, parce que la plupart des films qu’on sélectionne ont déjà émergé sur les réseaux sociaux, ils ont bénéficié d’une première exploitation quelque part (festivals, marchés du film…) et leurs droits sont localisés chez des vendeurs internationaux, pas directement chez leurs producteurs ou réalisateurs… Ces gens-là n’ont pas les mêmes intérêts, ils veulent avant tout se faire de l’argent, ce qui est normal. Ce n’est donc pas si facile de négocier les droits.

A chaque visionnage, vous devez reverser un pourcentage ?

Notre modèle c’est un partage de revenus sur les séances générées par notre offre avec en plus un minimum garanti, petit sur notre créneau.

Ça marche donc quasiment comme le billet d’une salle de cinéma ! Netflix est un cas particulier, mais ce serait bien de faire entrer dans les mentalités que le streaming c’est pas « tout pour la plateforme et rien pour les créateurs ».

On aimerait bien fonctionner qu’avec un principe de partage sur les séances sans minimum garanti, ce qui nous permettrait de minimiser nos risques. Sauf qu’on est encore un peu petits pour que les ayants-droits nous fassent une totale confiance. Il y a encore beaucoup d’évangélisation à faire auprès des professionnels.

Comment les vendeurs internationaux expliquent que leur propriété passe complètement sous les radars de la distribution ?

Ils ne l’expliquent pas et n’ont pas à l’expliquer… Ils sont juste les mandataires de droits qu’ils vendent et/ou revendent. Ce que l’acheteur en fait ensuite ne les intéresse pas (tant qu’il paie). Si un gros distributeur comme Netflix prend les droits monde d’un film et ne les exploite pas sur un ou plusieurs territoires, ce n’est malheureusement pas le problème du vendeur…

Tu crois que Netflix a un poids là-dessus ?

Clairement. Ils ont les moyens de prendre des risques et la surface de distribution pour les assumer. Ils ne tergiversent pas, ils achètent les droits monde et signent des gros chèques…Il est très difficile de se positionner face à eux, je me vois mal débarquer auprès des vendeurs internationaux en disant « Je vous prends que les droits France, et avec tel montant » si Netflix a déjà fait une offre.

Pour rebondir sur Netflix, quel regard as tu porté sur la polémique qui a secoué Cannes cette année ?

Pour moi, ce sont les derniers et vains soubresauts d’acteurs vieillissants face à l’inéluctable. J’ai trouvé affligeant la radicalité de l’opposition salles vs. digital alors que le seul enjeu dans l’exploitation d’une œuvre devrait être la maximisation de son public potentiel. De manière générale, je trouve que c’est un débat qui a oublié les spectateurs…Remettre l’audience au cœur des préoccupations des acteurs du marché ne signifie pas tirer un trait sur les profits générés par l’exploitation des œuvres, ça signifie simplement qu’il faut être capable d’adapter les circuits et la chrono de diffusion de façon pragmatique. Perso, je milite pour du day and date depuis très longtemps. Pourquoi un film qui sort dans 3 salles à Paris et à Lyon devrait attendre 3 ans pour être visible en VOD à Toulouse ou Montpellier ? C’est complètement absurde…

Lorsque l’on regarde le catalogue Outbuster, il est étonnant de constater qu’il y a une majorité de films qui ont eu une carrière en Festival, ont remporté des prix, mais sont quand même jamais sorti en salles en France…

J’avais fait le compte : en France y a plus de 300 festivals dédiés aux longs-métrages, c’est énorme ! Or 70% des films projetés, on ne les voit nulle part ensuite. Il suffit de comparer le nombre de films présentés dans les festivals de cinéma asiatique par exemple avec les sorties « grand public » de films asiatiques chaque année en France… Je crois que beaucoup de longs-métrages passent encore sous le radar des distributeurs traditionnels parce qu’ils sont considérés trop « niche », trop « risqués » dans un contexte où la prévisibilité des audiences est beaucoup plus complexe qu’avant. Les distributeurs ne prennent plus de risques.

Sur Outbuster, vous avez une idée précise de l’audience et du profil type de l’abonné ?

Outbuster est une offre complémentaire, c’est pourquoi le pricing est moins élevé qu’un Netflix dont le catalogue est plus généraliste. On a un public très éclectique dans ses choix, qui peut passer de Ruben Ostlund à Rob Zombie dans la même soirée ! L’industrie aime bien mettre des étiquettes mais les abonnés Outbuster n’en ont pas, c’est des gens qui veulent voir autre chose, un autre cinéma que le blockbuster américain et la comédie française qu’on leur sert à longueur d’année.

Vous avez noué différents partenariats avec des webzines et blogs spécialisés, que représentent pour vous cette audience ?

Les partenariats avec ces blogs apportent deux éléments très importants : d’abord et avant tout une expertise éditoriale que nous ne pouvons et ne voulons pas revendiquer. Chez Outbuster, on aime et on regarde tout les cinémas mais on est spécialiste d’aucun en particulier. On a donc besoin que des passionnés partagent et transmettent leur passion : c’est pour cette raison que leurs critiques et analyses sont mises en avant dans nos fiches films. Le second élément est évidemment lié à l’audience qu’on cherche à atteindre : les cinéphiles curieux.

Dans un futur plus ou moins lointain, quelles évolutions espères-tu pour Outbuster ? Sélectionner un film qui n’aurait pas encore suscité une hype sur les réseaux sociaux mais qui t’aurait bouleversé ? Créer du contenu ?

Nos critères de sélection sont basés sur l’activité sociale récente liée au film, essentiellement SensCritique mais aussi IMDB ou d’autres sites indicateurs comme Rotten Tomatoes. On a pas l’ambition de faire naître la notoriété d’un film, on veut juste lui faire toucher une plus large audience. On ira jamais sur le terrain de la production ou de l’investissement. L’avenir c’est plutôt de passer à l’international le plus vite possible parce que le constat français est le même à l’étranger : un cinéphile allemand ou indien dans sa salle il aura du blockbuster américain et de la production locale grand public, il est tout autant frustré.

Si tu passes à l’international, ça veut dire qu’il y aura des films français pour les pays étrangers ?

Tout à fait, on a déjà quelques films français sur la plateforme, mais oui ! Notre conviction c’est qu’il y a des longs-métrages qui ont bénéficié d’une première diffusion mais qui n’ont pas eu l’audience suffisante, entre quatre salles à Saint-Germain ou un DVD à la FNAC Saint-Lazare. Je me mets pas de barrière stupide en refusant les films français d’office.

Pour le cinéma de genre français ce serait une belle opportunité ! Le prochain Maury/Bustillo, Leatherface (2017) sera montré au PIFFF (Paris International Fantastic Film Festival) mais ne sortira a priori pas en salles en France !

La sélection du PIFFF est incroyable, chaque année, j’ai envie d’en récupérer plein, c’est difficile… Malheureusement les vendeurs n’arrivent pas à se rendre à l’évidence même quand le film ne tourne plus nulle part depuis deux ans.

Y compris pour le cinéma de genre ? Cela fait pourtant des années qu’il devient très compliqué pour ces films de trouver un distributeur.

Oui, même pour le cinéma de genre ! Et ce sera le cas tant que nous n’aurons pas réussi à créer une économie viable qui permette aux créateurs d’être payés et aux distributeurs de survivre. Clairement, il y a un créneau très évident et identifié sur le cinéma de genre. Chez Outbuster, nous tentons d’aller en chercher un maximum sans pour autant en faire notre cheval de bataille. Mais il ne serait pas étonnant qu’un jour ou l’autre un autre spécialiste veuille se positionner sur ce créneau…

 

Propos de Etienne Metras, Fondateur de Outbuster

Recueillis par Joris Laquittant et Alexandre Santos

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