Daniel J. White, lurking class hero


A l’occasion de la sortie chez Specific Bis/ The Omega Productions de la sublime édition vinyle de la bande-originale du Lac des Morts Vivants de Jean Rollin, signée Daniel J. White, on a décidé de vous parler un peu de ce compositeur qui fait pas genre ! 

White Spirit

Le cinéma français, dans sa longue et éclatante histoire, aura connu de bien grands artistes mais peut-être plus encore qu’aucun autre pays est tout aussi habile à laisser pour compte des personnages aux carrières et aux talents fascinants. Dans son indispensable documentaire Voyage à travers le cinéma français, Bertrand Tavernier entreprend un travail de la mémoire collective, un devoir cinéphile et populaire qui redore le blason de tout un pan du cinéma français complètement occulté de sa propre histoire, tout comme il le fait pour certains réalisateurs et compositeurs. La musique occupe une place importante dans son film mais, comme Tavernier l’a fait remarquer lors d’une interview, la France a, pendant très longtemps, manqué d’une politique d’enregistrement des bandes originales, ce qui rend indisponible encore aujourd’hui une très grande partie des musiques composées sur plus d’un demi-siècle de cinéma français, qu’il s’agisse de productions mineures ou de grands classiques. Et en disparaissant, les compositeurs s’évaporent aussi de l’Histoire. Jean-Jacques Grünewald, Paul Misraki, Maurice Jaubert… Autant d’immenses talents pratiquement impossibles à découvrir sur quelque support audio qui soit, du fait d’enregistrements inexistants et de partitions manquantes.

Parmi l’immense monde souterrain des compositeurs du cinéma français, il en est un qui reste largement oublié. Multi-instrumentiste ayant débuté, comme beaucoup, comme pianiste dans des cabarets jazz d’après-guerre de la capitale, Daniel J. White aura signé, entre la fin des années 1940 et sa mort, en 1997, plus de cent trente bandes originales de films ainsi qu’une liste interminable d’albums dominés par une collection impressionnante de library music alors éditée chez Montparnasse 2000. Véritable stakhanoviste de la composition, White aura souvent travaillé tout au long des années 1950 pour les comédies policières de Raoul André ainsi qu’avec l’un des grands oubliés du cinéma français, Edmond T. Gréville. Comme l’histoire de la France coloniale aura fait oublier bien des choses, elle a fait également disparaître Patrouille de choc (1957), premier film de Claude Bernard-Aubert et première tentative cinématographique de parler frontalement de la guerre d’Indochine. Extrêmement réaliste – Bernard-Aubert, à l’instar de Pierre Schoendoerffer, était reporter de guerre en Indochine – dur et sujet à controverse, Patrouille de choc aurait pu révéler un grand cinéaste perturbateur dans le paysage français, mais ses problèmes avec la censure auront eu raison de lui ; après plusieurs longs-métrages traitant de sujets pratiquement impossibles à discuter dans la France de De Gaulle, comme la guerre ou le racisme – dans les très curieux Les tripes au soleil (1959) et Les lâches vivent d’espoir (1961) – Bernard-Aubert s’enterre dans des productions pornographiques avant de se retirer du monde du cinéma. Avec lui, son premier film sombre dans l’oubli. Et avec cette œuvre, disparaît également la partition de Patrouille de choc, sans doute l’un des travaux les plus magistraux de Daniel White pour le cinéma.

La rencontre, à la fin des années 1950, entre White et le producteur Marius Lesoeur, fondateur de la légendaire boîte de production Eurociné, sera décisive pour le reste de la carrière du compositeur. Dès lors et jusqu’à sa disparition, Daniel J. White sera l’un des principaux compositeurs des productions Eurociné, ce qui sous-entend bien évidemment une longue collaboration avec le pilier artistique du studio, l’inénarrable Jess Franco, le suivant au-delà même des productions Marius Lesoeur. Avec Le Sadique Baron Von Klaus (1962) démarre donc une longue amitié entre le compositeur et le réalisateur sur une centaine de projets, Franco, lui aussi compositeur et jazzman, collaborera souvent en binôme avec White. Après son décès, Franco continuera d’utiliser les compositions de ce dernier dans son travail jusqu’à son dernier en 2012. A la vérité, White aura, à l’échelle de cette colossale collaboration, assez peu composé sur mesure, Franco allant surtout puiser dans son interminable collection de library music, mais la dimension qu’offre sa musique est remarquablement cohérente, livrant même une profondeur personnelle et arty. Mais les sensibilités de Franco le musicien et celle de Franco le cinéaste se croisent à l’endroit précis où l’œuvre de Daniel J. White intervient. En témoigne l’ondoiement de son art qui, des sublimes cordes tourmentées et mélancoliques de la bande originale de La Comtesse aux seins nus (1974) à la jovialité des multiples thèmes aux accents de piano bar que Franco utilisera aussi bien comme musique de saloon dans Le Jaguar (1963), comme musique de cabaret dans La Chute des Aigles (1989) ou comme thèmes à l’ambiance « baisons joyeux » dans nombre de ses bandes pornographiques.

Daniel J. White et Jess Franco dans Le Diabolique Docteur Z (1965)

La richesse de l’œuvre de Daniel J. White est infinie. En composant, retravaillant – bien des thèmes composés pour un film Eurociné seront repris, réorchestrés, dans des films suivants de Franco – parodiant – prenons un seul exemple : le thème de Sumuru, la cité sans hommes (1969) est une excellente chanson de générique pour un James Bond-like – ou imaginant – le Don Quichotte d’Orson Welles, terminé et monté en 1992 par Franco – Daniel White est de tous les genres, tous les styles. On regrettera peut-être l’absence de son nom aux génériques de quelques-unes des plus belles pièces de la filmographie de Jess Franco (ses longs-métrages allemands période Soledad Miranda qui font preuve d’une excellente fibre psyché et arty de la part du cinéaste espagnol), qui auraient mérité l’implication d’un musicien prolifique et diversifié tel que lui. Et si l’on ne retiendra de lui malheureusement guère plus que la bande originale de Belle et Sébastien (1965), son œuvre, pratiquement impossible à former dans son apparence la plus complète, témoigne d’une véritable passion pour la musique, les instruments, les mélodies, et l’usage qu’on peut en faire.

Aujourd’hui, les deux labels indépendants Specific Recordings – à travers leur petit nouveau le sous-label Specific Bis, dédié à l’excitante retrouvaille de bandes originales du cinéma bis et d’exploitation français – et The Omega Productions s’associent. Leur première sortie, disponible depuis fin octobre, fait honneur au travail de Daniel J. White qui, vingt ans après sa disparition, connaît pour la toute première fois la sortie, sur vinyle, de l’un de ses nombreux soundtracks qui n’est ni plus ni moins que celui du Lac des Morts Vivants (1981), légende parmi les légendes dans le curieux paysage du nanar français. C’est Jean Rollin qui, vingt-quatre heures avant le début du tournage, remplace Jess Franco à la réalisation – il signera le film sous le pseudonyme J. A. Lazer – de ce qui est aujourd’hui une perle nanardesque de choix. Le travail de Specific Bis et Omega est minutieux et osé. Sur rien de moins que vingt-trois titres, la bande originale complète est disponible, comprenant tous les morceaux de Daniel White et son utilisation inspirée des synthétiseurs, ainsi que quelques-unes des répliques incontournables de ce nanar culte, le glorieux « Promizoulin, finissons-en ! » en tête. L’accomplissement est impeccable : menée de main de maître par de véritables passionnés, cette sortie rend un hommage vibrant au travail de Daniel J. White. Sur la platine, la BO du Lac des Morts Vivants prend une toute autre dimension que celle du soundtrack de nanar qu’on lui connaît : les synthés expérimentaux engloutissent la musique dans une ambiance chimérique que vont visiter tout à tour l’horreur, l’amour, l’effroi et la mort, en protégeant savamment cette aura désuète portée par des arrangements remarquables bien que délicieusement kitschs. Il ne s’agit peut-être pas là de la meilleure porte d’accès à l’œuvre de Daniel White, mais on ne saura trouver de meilleur moyen de découvrir la facette électronique de son œuvre que de se procurer ce disque, fruit d’un travail de longue haleine de la part de nos deux labels de passionnés.

Toute sa vie, Daniel J. White n’aura cessé de composer. Pas pour la gloire, qu’il n’a jamais connue, ni pour l’argent dont il n’a jamais profité, mais pour travailler, et, sans doute, pour la satisfaction qu’il tirait de l’accomplissement de son labeur. Ne serait-ce que pour ceci, il méritait amplement d’être redécouvert et ce contre tous les obstacles se trouvant entre son œuvre et sa diffusion, l’inexistence de ses enregistrements en premier. Car Daniel J. White, qui n’a jamais prétendu être autre chose qu’un musicien, a été le premier savant fou de la musique de films française, un expérimentateur hors pair, capable de s’imprégner de tous les genres, de tous les styles, de toutes les innovations.

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La bande originale du Lac des Morts-Vivants est disponible en CD (limitée à 500 exemplaires) chez The Omega Productions et en vinyle chez Specific Bis/The Omega Productions dans deux versions : une version standard, dont la pochette reprend l’affiche originale du film, et une édition limitée au vinyle couleur « swamp green » comprenant un artwork sublime de Jennie Zakrzewski, disponible sur Internet et chez vos meilleurs disquaires.


A propos Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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