Le Casanova de Fellini


Ressorti au mois d’octobre dans une belle édition DVD et pour la première fois en Blu-ray chez Carlotta, le film le plus incompris et mal-aimé de Federico Fellini s’offre une peau neuve. L’occasion d’observer son intacte puissance esthétique et sa dimension intemporelle.

Le Gland Magnifique

C’est sans doute ce qui frappe le plus à la première vision du Casanova (1976) de Federico Fellini : sous les traits d’un méconnaissable et dément Donald Sutherland, le légendaire séducteur est affublé d’une tête de gland. C’est ce que voulait exactement Fellini par ailleurs. Son Casanova devait avoir « un testa di glans », comme le rapporte Gérard Depardieu dans une interview, lui qui s’entretenait avec le comédien pendant le tournage. Cette figure assez hideuse, ce crâne rasé sont à l’image de la proposition de Fellini. Loin du cliché bien connu du séducteur sublime, Fellini tire du personnage une image laide, puéril, souvent stupide et en pure déchéance. Casanova est souvent moche, notamment dans les si représentatives scènes de sexe où son visage tiré et concentré rappelle davantage celui d’éjaculateurs précoces que ceux de bêtes de sexe. Casanova est souvent esseulé, plus personne ne l’écoute et ne s’intéresse à ses affabulations. Il n’est désormais qu’un clown triste, pathétique et seul. Casanova est souvent minable et sans sentiment. C’est un Casanova sans amour véritable, ou alors dont le seul amour est celui d’une machine comme le montre la belle scène finale.

Il y a quelque chose d’assez fascinant dans ce travail de sape d’un auteur dont on attendait une version sulfureuse et grandiose du mythe. Les studios se réjouissaient. Fellini fait l’inverse, il s’empare du mythe et le détruit littéralement avec une humeur plus joueuse que jamais. Utilisant le gigantisme de ses décors en studio pour toujours plus expérimenter formellement, Fellini privilégie une forme d’artificialité dans la mise en scène, une théâtralité exagérée et saturée d’éléments qui peut plus d’une fois rebuter le spectateur non averti. Car à plus d’un titre, Casanova n’est pas une oeuvre immédiatement aimable. Fellini cherche plus souvent l’agression, le malaise, que la poésie mielleuse et le charme qu’on pourrait prêter au mythe original. C’est par cette radicalité pourtant, qu’il est passionnant de revoir le film aujourd’hui. La vision sale, parfois agressive, de Fellini se révèle assez incroyablement moderne. Voir le séducteur ultime, adulé de générations en générations, filmé comme un clown à la tête de gland, dans les situations les plus ridicules et dans un environnement toujours plus agressif (jusque dans une bande originale stridente ayant pris un petit coup de vieux malgré tout), tout cela sidère totalement. Comme si Fellini balançait déjà son porc. Son porc c’est Casanova.

C’est là où il y a quelque chose de profondément moderne, au-delà de la forme, dans le film. Mais c’est une modernité violente, véritablement subversive. Sans aller jusqu’aux cochonneries géniales et folles de Porcile (1969) et des autres derniers films de Pasolini, Fellini pousse très loin les curseurs de la démystification et les limites du grotesque. Casanova est à la fois un porc, mais c’est aussi un petit chien docile (notamment devant le pape, dans une scène mémorable), un pur produit d’un système qu’il n’a de cesse de flatter. Évidemment, Fellini, toujours plus humble, passe beaucoup de temps à flatter son anticonformisme. En même, il ne s’épargne pas. L’une des grandes beautés de La Casanova de Fellini est qu’il est toujours empreint d’une certaine tendresse. Fellini, même dans les humeurs les plus sombres de sa carrière, en revient quasiment toujours à cette tendresse si caractéristique qui fait que même dans les pires situations, quand ses personnages se trainent dans les égouts et se comportent comme les pires salauds, ils peuvent encore nous faire pleurer. Le plan le plus représentatif de cette idée est sans doute le dernier de La Strada (1954), où le terrible personnage masculin incarné par Anthony Quinn fond en larmes seul sur une plage réalisant l’horreur de ses agissements. Il n’y a certes pas de grands moments d’empathie et d’émotion pour le personnage de Casanova ici, ou sinon ils sont toujours à un moment ou à un autre distanciés. Mais le long-métrage n’est pourtant pas toujours cruel avec son personnage. Il y a dans son ironie, et parfois sa moquerie grotesque, quelque chose de finalement aimant et profond. Avec sa tête de gland, au cœur de la déchéance qu’il subit de plus au plus tandis que le film avance, ce Casanova génère finalement quelque chose de plus doux chez le spectateur. Il y a de la fascination pour la dimension forcenée d’un homme qui croit toujours en sa gloire et son faste alors qu’il est toujours plus évident pour les gens autour de lui, et encore plus pour le spectateur, que sa gloire est maintenant bien lointaine. Il y a une beauté chez ce Gland magnifique. Une beauté dans sa crasse et dans son ridicule, mais une vraie beauté quand même.

Fellini n’est pas seulement celle d’un misanthrope qui balancerait son personnage principal et lui cracherait continuellement dessus. Il s’identifie aussi à lui, assume ses contradictions. Il moque son goût du faste et pourtant plus d’une fois s’y vautre dans une mise en scène voyante et riche (mais aussi d’une grande beauté) comme dans cette incroyable scène d’ouverture de carnaval à Venise et dans tant d’autres encore. Toutes plus colorées et virevoltantes les unes que les autres. On peut d’ailleurs en profiter ici pour souligner le formidable travail de restitution des couleurs et de la lumière si particulière et délicate à retranscrire dans ce très beau master Blu-Ray, malgré quelques sautes d’images. L’édition est par ailleurs correctement fournie en bonus. A commencer par deux courts documentaires qui viennent nous renseigner de manière assez précises sur les origines du projet mais aussi sur la bande originale si particulière (la fameuse « Poly-gammies en La mineur ») avec une intervention notamment d’Alexandre Desplat. C’est en tout cas dans ces contradictions assumées que Fellini nous émeut le plus, car il ne semble jamais tricher. Sa poésie respire toujours une forme de vérité, en même temps qu’elle est toujours plus frondeuse et ludique. C’est à la fois enfantin et cruel, sublime et pathétique, touchant et grotesque. C’est tout ça à la fois, jusque dans les limites du supportable, mais c’est avant tout éternel.


A propos Pierre-Jean Delvolvé

Scénariste en formation à la Femis, Pierre-Jean aime bien parler de Paul Verhoeven, de "2001 l'odyssée de l'espace" et faire des rapprochements entre "La maman et la Putain" et "Mad Max". Sinon il écrit de temps en temps sur les films, et il trouve ça très chouette, surtout quand c'est des films avec du sang et du mauvais goût à outrance. Il pense aussi que Xavier Dolan n'a pas de talent, et qu'il faut lutter contre lui.

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