Big Mouth – Saison 1


Après la remarquable Bojack Horseman (déjà quatre sublimes saisons) et la remarquée F is for Family, Netflix frappe encore un grand coup dans le petit monde de la « série d’animation pour adultes » avec Big Mouth plongée sans filtres dans les affres de la puberté.

Monstruation

Aux premiers abords, cette nouvelle série originale animée produite par Netflix et nommée Big Mouth a de quoi repousser. Ses personnages, aux visages difformes, grandes bouches et yeux exorbités suintent le malaise et nous rappellent les sombres heures de la série québécoise la plus terrifiante de l’histoire de la télévision : Les Têtes à Claques (Michel Beaudet, 2006). Passé le rejet, l’aventurier qui osera plonger dans ce qui pourrait s’apparenter au premier regard à un gouffre d’horreur, découvrira la caverne aux merveilles. Car oui, Big Mouth est une merveille. Une pépite. Tout bonnement ce qui a été écrit de plus juste, de plus profond, de plus drôle et de plus émouvant sur le passage à l’adolescence et ce depuis bien longtemps.

Cette première saison composée de seulement dix petits épisodes de vingt minutes suit les aventures de Nick et Andrew, deux jeunes garçons qui doivent faire face à l’évolution brutale de leurs corps, traversé par l’adolescence et cette pute de puberté. S’inspirant directement de leur propre expérience, Nick Kroll et Andrew Goldberg parviennent à traiter de leur sujet avec une telle audace, une telle précision, une telle sincérité, que cette série considérée peut-être un peu bêtement «pour adultes » pourrait en réalité remplacer tous les cours d’éducation sexuelle qu’on nous dispense maladroitement lorsqu’on entre au collège. Ici, la vulgarité n’est pas tant affaire de provocation idiote qu’une manière de dire vraiment les choses, d’aborder frontalement des sujets encore bêtement tabous. Les créateurs n’ont pas peur d’appeler une chatte une chatte et une bite une bite et c’est précisément pour cela qu’ils parviennent très souvent à traiter aussi justement de leurs sujets.

La série étonne aussi dans ce qu’elle parvient à transfigurer de l’état comme de la conscience d’un adolescent de cet âge. Le désir naissant, ici, est matérialisé par un monstre nommé Le Monstre des Hormones – une créature mythologique effrayante et fantasmée, version de Jiminy Cricket mais en pervers – conscience (collective) des héros, tourmentés par ses conseils avisés les incitant à écouter leurs pulsions sexuelles. Tour à tour, au fil des épisodes, les grands sujets de ce passage obligé dans la vie de tout à chacun sont égrainés. Plus encore, les deux créateurs et scénaristes ne se cantonnent pas à leur simple expérience personnelle, masculine, mais abordent avec une justesse étonnante là aussi, les mêmes thématiques du douloureux passage à l’adolescence chez les jeunes filles à travers le personnage de Jessi. Première éjaculation, identité sexuelle, découverte du plaisir solitaire, du désir, premiers boutons et premiers poils, transformation du corps féminin comme masculin, rapport à la pornographie et à son addiction, premières règles, consentement… Comme exprimé plus tôt, la série est un manuel d’éducation sexuelle précieux à montrer à tous les jeunes adolescents qui s’apprêtent à traverser ou traversent déjà, ce douloureux « âge ingrat ».

Brillante mais néanmoins imparfaite, la série s’essouffle légèrement à mesure qu’elle décide de traiter moins des sujets que des personnages et de leur rapports les uns avec les autres. Elle s’aventure même parfois dans un absurde délicieux qui peut rappeler South Park – notamment via l’histoire d’un jeune garçon qui met enceinte son propre oreiller après avoir trop éjaculé en lui – mais ces incartades, légères et pesées, n’affaiblissent pas pour autant l’incroyable importance de cette série au regard du sujet qu’elle parvient si bien à traiter. Cette saison de dix épisodes, condensée, efficace et dense à la fois, n’en appelait pas vraiment d’autres bien que Netflix ait déjà commandé une deuxième livraison pour 2018. Mais puisque cette deuxième saison va nous parvenir tôt ou tard, s’il faut éminemment que Big Mouth évite le piège dans lequel elle tombe brièvement en fin de première saison – aborder moins des thèmes que des personnages – il reste peut-être à propulser Nick et Andrew un peu plus loin dans le temps, pour traiter avec au moins autant d’intelligence et de ludisme, de frontalité et de sincérité, d’autres passages obligés comme celui d’autres premières fois.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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