Mother!


Après le succès critique et public de Black Swan (2010), le film suivant de Darren Aronofsky, Noé (2014) avait été unanimement hué. Aussi, l’attente autour de Mother ! était d’autant plus grande qu’on espérait le voir revenir à son meilleur niveau. Jamais notre expression fétiche « faire pas genre » n’aura sied aussi bien à un film chroniqué en ces lieux.

Feu de tout bois

Naviguer toute voile dehors sur la filmographie de Darren Aronofsky nécessite d’en accepter les remous, les chutes brusques et les quelques bonnes (mais rares) bourrasques de vent. Capable du meilleur (Black Swan, The Wrestler, Pi) comme du pire (The Fountain, Requiem for a Dream, Noé) le réalisateur possède autant d’admirateurs que de détracteurs invétérés. Son dernier opus, Noé (2014) sous fond de péplum biblique ampoulé d’effets-spéciaux particulièrement vomitifs, avait fait passer plus d’un admirateur dans le camp adverse. Dès l’annonce de son pitch et de son casting, le projet Mother ! fut présenté comme un film d’horreur et promettait à bien des égards de ne pas faire genre. D’aucuns y voyaient là l’occasion rêvée pour le réalisateur de renouer avec la formule magique de Black Swan (2010) revêtant des pourtours de film indépendant américain – comme The Wrestler (2008) avant lui – le film s’évaporait de la plus belle des façons dans sa seconde partie vers un thriller horrifique d’une jolie inspiration formelle. Soyez-en prévenu, à côté de cettte histoire de ballerine possédée par le rôle qu’elle doit interpréter, Mother ! arbore une radicalité aussi étonnante qu’ébouriffante. En effet, dans le contexte actuel où le tout-venant Hollywoodien se monoformise toujours plus, de franchise en franchise, de reboot en remake, de spin-off en sequel, voir débarquer sur nos écrans un film dont la proposition est si inédite et radicale a de quoi surprendre. Car, si le film de Aronofsky nous a bassiné dans son plan marketing sur sa parenté supposée avec Rosemary’s Baby (Roman Polanski, 1968) présageant une métaphore de plus sur la maternité et la maman lionne protégeant sa tanière des intrus qui veulent s’y loger, l’arbre cache en réalité une immense forêt et bien autre chose qu’un simili-remake de ce grand classique avec Mia Farrow. L’histoire ? Celle d’une jeune femme en couple avec un auteur à succès qui dévoue ses journées à retaper leur maison dévorée par les flammes quelques temps plus tôt. Attachée au petit nid douillet qu’elle a reconstruit, elle va déchanter quand des hôtes peu scrupuleux s’invitent inopinément chez eux. Face à cette intrusion, le couple vacille, jusqu’à l’arrivée d’un bébé…

D’une densité folle, le scénario d’Aronofsky pourrait être accusé par certain de se disperser trop. Hors, en vérité, sa construction sur trois strates – pour autant de portes d’entrée – est d’une efficacité millimétrée. Le film propose en lui-même trois interprétations possibles – mais néanmoins connexes – plus ou moins intéressantes. La première, évidente, fut proposée par Aronofsky lui même au public venu l’applaudir lors de la première parisienne : la « Mother » du titre serait une allégorie de notre Mère Nature et la maison du film, une métaphore à peine voilée de notre planète. Ainsi, l »intrusion progressive d’invités non désirés et mal-élevés, agissant comme bon leur semble, jusqu’à mettre en péril la maison elle-même, se voulant représenter l’être humain et sa bêtise confondante à l’égard de son écosystème. Pas étonnant que le réalisateur dévoile, de ces trois strates, celle qui parait la plus évidente au visionnage du film. La seconde couche n’est pas plus étonnante et est de surcroît la moins intéressante des trois. Elle se raccroche en effet à l’une des caractéristiques principale du cinéma de Aronofsky depuis (presque) toujours : à savoir une proportion à ajouter une dimension biblique à peu près partout. Souvent dénuées de finesse, les allégories prophétiques des films de Aronofsky en sont véritablement le poison. Heureusement, ici, la troisième strate, la plus profonde, est aussi étonnante que passionnante et donne au long-métrage toute sa dimension. Comme je l’ai déjà dit, le personnage incarné par Javier Bardem est un auteur en panne d’inspiration, sa compagne, bien plus jeune, lui fait office de muse. En dressant le portrait de ce créateur d’histoires en mal d’inspiration, Darren Aronofsky dresse un autoportrait psychanalytique passionnant. Habitué à vivre des relations sentimentales avec ses comédiennes – jadis Rachel Weisz aujourd’hui Jennifer Lawrence – le réalisateur semble nourrir son film de ses expériences personnelles pour narrer la difficulté de préserver une vie de famille et/ou sentimentale lorsque l’on est célèbre et adulé. Si cette interprétation peu présager une œuvre un brin mégalo, le dernier tiers du scénario, s’enfonçant dans un gouffre de noirceur et maniant le malaise comme on l’a rarement vu ces dix dernières années dans un film de studio, n’épargne pas la figure du « créateur » pour s’appesantir sur le courage et la pugnacité de « la muse », passive mais persévérante, jusqu’au sacrifice.

Invoquant le malaise, la cruauté et même une extrême brutalité, le film est souvent difficile à regarder et ne fait clairement pas genre. Si Mother ! laissera sans doute une majorité des spectateurs sur le bord de la route, il s’affirme toutefois comme l’un des films de studio les plus radicaux de l’année – voir de la décennie ? – et assurément l’un des films les plus personnels de son auteur. Le long-métrage, même s’il n’est pas à proprement parlé un échec, a rejoint la liste prestigieuse des dix films les plus détestés du public américain sur le site CinemaScore – l’équivalent de notre SensCritique – avec entre autres des films qui font pas genre comme The Box (Richard Kelly, 2009), Bug (William Friedkin, 2006) ou encore Solaris (Steven Soderbergh, 2002). Faisant fi des critiques mitigées et du désaveu d’une partie du public le sanctionnant de ses armées de F – la pire note sur CinemaScore – la Fox est montée aux créneaux pour défendre le film et son auteur, assurant être fière d’avoir produit un film aussi singulier et iconoclaste, à l’inverse du tout-venant de la production. On ne peut que saluer cette attitude courageuse et militante venant d’un des grands studios hollywoodiens et espérer que les remous et polémiques entourant la sortie n’entacheront pas à l’avenir leur envie de produire d’autres créations qui ne font vraiment pas genre.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *