Laissez bronzer les cadavres


Ayant éclairé le cinéma de genre français de manière venimeuse avec les giallesques Amer (2010) et L’étrange couleur des larmes de ton corps (2013), le couple Cattet/Forzani s’attaque au polar en huis-clos (à ciel ouvert) avec Laissez bronzer les cadavres…Et hélas moins de panache.

Il était une fois dans le sud-est

Véritable OFNI (Objet Filmique Non Identifié pour les rares qui ignoreraient l’acronyme) ou presque, le couple de cinéastes formé par Hélène Cattet et Bruno Forzani  est de ceux qu’on peut décemment appeler des chouchous. Leur cinéma, pétri de giallo et de sensualité, d’un souci plastique et sonore inédit dans l’Hexagone, fût un tel choc (Amer en particulier, pour votre serviteur) qu’il a engrangé une réserve de sympathie et d’enthousiasme assez solide pour se jeter sur chaque projet plus ou moins annoncé. 2017, c’est l’année de leur troisième long-métrage qui sort aujourd’hui en salles. Surprise : il quitte l’univers du giallo (quoi que) pour le policier a priori pur jus en adaptant le premier roman éponyme de Jean-Patrick Manchette (co-écrit avec Jean-Pierre Bastid). Alléchant, ce pari du couple chouchou de partir déjà dans une adaptation et dans une narration très resserrée, en un huis-clos à ciel ouvert uniquement tissé sur une tension ténue. Alléchant, mais qui ne lèche pas tant que ça au final (désolé pour la métaphore plutôt douteuse).

L’intrigue du roman et de son passage sur grand écran tient sur une ligne : des braqueurs d’or ont prévu une planque dans une bâtisse isolée de Méditerranée, avec la complicité de son propriétaire. Mais des auto-stoppeurs et surtout deux policiers vont faire irruption et transformer l’endroit en état de siège, festival d’égoïsme, de violence, de guerre physique et psychologique. Sur le papier encore une fois l’idée est canon, et le roman, qui a contribué à rendre Manchette célèbre au temps de sa parution, doit être un modèle d’efficacité. L’interprétation du film, composée notamment de Bernie Bonvoisin et de l’égérie de Bertrand Mandico d’Elina Löwensohn habite avec brio un récit pas vraiment porté sur la profondeur, mais sur des caractères bien trempés, quoi que tous assez mystérieux et opaques de temps à autre. Cela dit le point fort majeur du long-métrage, c’est évidemment toujours ce formalisme incandescent, soin maladif apporté à l’image et au son, faisant de Laissez bronzer les cadavres une expérience sensorielle aussi étouffante que le soleil du sud, aussi sensuelle que violente, comme si un western spaghetti avait été tourné par un plasticien fan de cinéma érotique. Le spectacle des sens est tout bonnement superbe.

Hélas, et c’est un énorme hélas, le problème de Laissez bronzer les cadavres pouvait presque être deviné à l’annonce de sa teneur. Oui, on adore le style de Hélène Cattet et de Bruno Forzani, et ils sont parmi les très rares cinéastes à savoir faire un vrai cinéma sensoriel en France. Toutefois, cet univers si caractéristique a besoin de leur liberté pour s’exprimer, il ne fonctionne que si les deux compères sont les maîtres totaux et qu’on se livre à eux tout entiers. Démiurges, les scripts d’Amer et de L’étrange couleur des larmes de ton corps n’obéissent qu’à leurs propres règles, pour seul but d’explorer les arcanes que la caméra, l’audio et le montage nous donneront à voir par la suite. Sur Laissez bronzer les cadavres, les cinéastes ne sont plus maîtres, puisqu’ils ont un suspense bien trop présent à gérer, bien trop sec en réalité : des méchants, des flics, retranchés avec un butin au milieu. Point…Et le spectateur, au fond, ne peut demander beaucoup plus à un système narratif si austère…C’est pourquoi le formalisme évoqué plus haut, s’il est séduisant pour les sens, se heurte diablement à l’intrigue au sens propre, qu’il détourne et retarde sans toutefois le faire s’envoler, sans nous transporter. L’œuvre reste le cul entre deux chaises, entre le trop terre-à-terre du pitch et les velléités autrement plus complexes de l’univers des réalisateurs. L’heure et demie que dure l’œuvre en finit par être longue, voire agaçante si l’on pense à quelques séquences, telle celle où l’on voit plusieurs fois la même scène sous un angle différent, effet qui marche dans Nocturama, mais pas ici…Déception donc, bien que nous regarderons toujours avec attention et envie le prochain travail de Cattet & Forzani.

 


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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