Hollywood doit-il arrêter de regarder dans le rétro ? 1


Alors que tout le monde a déjà binge-watché la deuxième saison de Stranger Things, que Thor : Ragnarok (Taika Waititi, 2017) est en salles depuis une semaine et que Ça (Andres Muschietti, 2017) vient de dépasser les deux millions d’entrées en France, le phénomène rétro autour des années 80’s inonde littéralement nos écrans. Mais alors, faut-il vraiment espérer que ça s’arrête ?

Vade Retro Satanas ?

Comme face à tout phénomène populaire, une armée d’irréductibles vilipende à qui veut l’entendre tout un ramassis de haine autour de ce qu’ils considèrent comme un effet de mode : le recours au rétro et au vintage. En mode, en décoration, en musique et plus généralement dans tout ce qui touche à ce qu’on appelle communément « la grande consommation », on constate un retour progressif aux poncifs et motifs des années 80 et 90. Bien entendu, face à cette gigantesque vague rétro, le cinéma n’est pas en reste. Alors qu’on déplorait ici même, dans un article publié en 2012, la disparition d’un certain cinéma familial flirtant avec le fantastique, la science-fiction et l’horreur (voir notre article Ce cinéma qui n’existe plus) on constate pour notre part avec joie que ce cinéma qui a bercé notre enfance, qui a consolidé notre fibre cinéphile et fait fonctionner notre usine à rêves, réinspire et se réinvente aujourd’hui en bénéficiant de cette déferlante rétro qui touche le monde entier. Certains craignent que le cinéma ne se réinvente plus, mais réexploitent les codes et les filons d’un âge d’or adulé, tandis que d’autres refusent même de regarder ces œuvres sous prétexte que l’ambition pop et rétro de ces films cacherait en réalité bien moins d’ambition artistique ou nostalgique qu’un opportunisme financier et un certain recours à la facilité. Faut-il réexpliquer d’où nous vient cette habitude de regarder tendrement en arrière ?

Tout d’abord, il faut se rappeler que le vintage (que l’on peut traduire littéralement par « vingt ans d’âge ») n’est en effet pas le fait d’une seule époque. En réalité, toutes les époques ont successivement cultivé leur propre vintage – exception peut-être des sixties, véritable période de révolution culturelle, où le cinéma, la musique, les arts se sont réinventés en même temps que la société, d’autant plus qu’elles ne pouvaient décemment pas se catalyser sur le souvenir traumatique des années 40, années de guerre et de grands traumatismes. Pour exemple, le cinéma de la décennie 1950 a lui-même, de manière éparse, cultivé un certain souvenir de la société des années 1930 et plus encore des films de cette période. Si aujourd’hui le cinéma contemporain semble s’attacher à retrouver l’ambiance si particulière du cinéma des années 80, il faut se rappeler que le cinéma de cette période bénie jouait déjà, avec une certaine habilité, avec le réemploi des codes du cinéma des années 1950 et 1960. Ainsi, si l’on regarde de plus près la filmographie de la plupart des papes du cinéma populaire des années 80 – de Steven Spielberg à George Lucas, en passant par Joe Dante, John Carpenter ou Robert Zemeckis – leur cinéma possède des dénominateurs communs parmi lesquels, le plus évident, reste leur faculté à chacun de vouloir prolonger l’enfance de leur génération, ses émerveillements comme ses traumas.

Le cinéma de Dante, par exemple, regarde constamment dans le rétro. Dans sa filmographie, le réalisateur rend souvent hommage au cinéma des années 50 et 60 (Joe Dante est né en 1946) avec lequel il a grandi et s’est constitué en tant que cinéphile puis cinéaste. Ainsi, Hurlements (1981) réinvente la figure du loup-garou, filon exploité par la Universal entre 1940 et 1960. Avec L’Aventure intérieure (1987), Dante donne à voir une relecture contemporaine de deux chefs-d’œuvres qui ont marqué sa propre enfance et que sont L’Homme qui rétrécit (Jack Arnolds, 1957) et Le Voyage Fantastique (Richard Fleischer, 1966). Un hommage constant dans le cinéma de Joe Dante – on pourrait citer des exemples précis pour chacun de ses films, mais il vaut mieux pour cela vous inviter à (re)lire le livre Joe Dante, L’Art du Je(u) de Frank Lafond dont on vous avait déjà parlé ici – qui se cristallise le plus brillamment dans, à mon sens, son meilleur film, Panic sur Florida Beach (Matinee, 1993). Œuvre presque autobiographique dans laquelle il fait replonger le spectateur dans l’ambiance des cinémas des années 1950. Steven Spielberg lui-même a investi sa filmographie de ce désir de retrouver les sensations primaires qui l’ont amené au cinéma. Avec la saga Indiana Jones (1981-2019), il revisite le genre du cinéma d’aventure en vogue dans les années 50. Plus tard, avec Hook, la Revanche du Capitaine Crochet (1991), il donne une suite non-officielle à un Disney qu’il adorait étant enfant, Peter Pan (1953) puis remakera La Guerre des Mondes (Byron Haskin, 1953) l’un des films qui l’a, de son propre aveu, le plus effrayé quand il était un jeune spectateur. On pourrait ainsi continuer longtemps l’énumération. Rappeler par exemple que le cultissime The Thing (John Carpenter, 1982) est un remake d’un film des années 50 réalisé par Howard Hawks et intitulé La Chose d’un autre monde (1951), qu’avant de donner naissance à la saga Star Wars (1977-1983), George Lucas s’est fait connaître avec un film ô combien rétro et là aussi autobiographique qu’est American Graffiti (1973) ou le quotidien de jeunes citadins dans l’Amérique du début des années 60, ou bien encore que deux des plus grands longs-métrages des années 80 que sont Retour vers le Futur (1985) et Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (1988) tous deux réalisés par Robert Zemeckis, proposaient l’un comme l’autre un voyage dans le temps – c’est vraiment le cas de le dire pour le premier cité – et plus principalement au début des années 50.

Même si l’on considère souvent le vintage/rétro comme un regard vingt ans en arrière, l’histoire prouve que cela oscille davantage, entre vingt, vingt-cinq et trente années à rebours, tout particulièrement au cinéma. En réalité, il semble évident comme nous l’avons dit qu’il s’agit moins d’une entreprise de béatification du « c’était mieux avant » qu’un regard ému des réalisateurs sur leur propre passé. Ainsi, les films touchés par la vague rétro sont le plus souvent amenés à traiter du sujet de l’enfance. Un sujet qui avait longtemps disparu des obsessions des réalisateurs durant le début des années 2000 (c’est en partie ce que nous déplorions en 2012 dans notre article), le cinéma américain étant toujours circonscrit à ce moment-là à revisiter le drame des attentats du 11 septembre 2001 et de leur poids traumatique sur la conscience collective américaine. Depuis quelques années et le passage à une nouvelle décennie qu’est celle des années 2010, le rétro de ces années 1980 que nous n’avons pas pu décemment vivre du fait du trauma causé par le 9.11, semble resurgir à rebours. La mort de Oussama Ben Laden en 2011 puis le film qui en découla moins d’un an après, Zero Dark Thirty (Kathryn Bigelow, 2012) semble marquer un véritable tournant dans le cinéma américain. En effet, lorsque l’on essaie de comprendre d’où vient et d’où commence cette vague rétro, on peine à trouver des exemples probants (il en existe, mais ils sont souvent esseulés, il y a bien sûr le retour de la saga Star Wars avec une prélogie dès le début des années 2000) avant cette fameuse année 2011 où le spectre des attentats des tours jumelles de New-York fût jeté à la mer en même temps que son investigateur. Cette année-là sortent à quelques mois d’intervalles plusieurs films qui vont incarner ce virage vers une réappropriation d’une nostalgie rétro du cinéma des années 80 jusqu’alors confisqué par le poids de l’Histoire. Super 8 (J.J Abrams, 2011), Attack The Block (Joe Cornish, 2011), Super (James Gunn, 2011), Cowboys & Envahisseurs (Jon Favreau, 2011), Paul (Greg Mottola, 2011), Tron, L’Héritage (Joseph Kosinski, 2011) le remake de The Thing (Matthijs Van Heijningen Jr, 2011) et de Conan (Marcus Nispel, 2011) relancent la machine à rêves (ou à cauchemars) et propulsent la vague rétro qui ne cessera de grandir jusqu’à arriver à son plus haut aujourd’hui.

Lorsque l’on regarde les dates de naissance de la plupart des réalisateurs susnommés, on constate que la grande majorité d’entre eux ont grandi entre le milieu des années 70 et la fin des années 80. C’est donc l’arrivée à Hollywood d’une nouvelle génération de conteurs qui induit logiquement l’infusion d’une cinéphilie, qui les constitue en tant que cinéastes et raconteurs d’histoires, qui est naturellement celle du terreau qui les a vus pousser. La bonne nouvelle, c’est qu’ainsi investis d’une nostalgie propre à ses auteurs, les films risquent fort de retrouver une vraie personnalité (alors que beaucoup leur reprochent au contraire d’être totalement impersonnels, car dans une logique de réexploitation) et le cinéma américain pourrait ainsi retrouver, enfin, un vivier de cinéastes aux filmographies solides, desquelles on pourrait déceler des thématiques récurrentes, des interrogations, des obsessions, autour de sujets qui leur sont chers. Le récent ouvrage consacré à J.J Abrams dont nous vous avons longuement parlé (voir l’article) défendait cette idée que le cinéma de Abrams était moins un cinéma de faiseur/recycleur, qu’un cinéma d’auteur, traçant un sillage personnel ne niant pas l’héritage évident que transporte avec lui, et dans ses films, un homme ayant grandi avec les chefs-d’œuvres de Spielberg et consorts. En outre, il apparaît évident qu’une prochaine génération de cinéastes, dans vingt ans, citera davantage Stranger Things (Duffer Brothers, 2016-1017) que E.T L’Extraterrestre (Steven Spielberg, 1982) au même titre que Matt et Ross Duffer citent plutôt The Fog (John Carpenter, 1980) que L’Invasion des Profanateurs de Sépultures (Don Siegel, 1956).

A tous les niveaux, cette passation de pouvoir s’opère. En musique par exemple, si John Williams, compositeur emblématique du cinéma des années 80, respire encore, il viendra tôt ou tard le moment où le maestro tirera sa révérence. Mais bien que toujours vivant, son influence musicale pèse déjà sur différents jeunes compositeurs tels que Michael Giacchino, dont il n’est pas si étonnant de voir qu’il signe les bandes originales de la majorité des films réalisés par des réalisateurs de cette nouvelle génération. En musique toujours, on constate au sein de l’industrie musicale un regain d’intérêt pour certains instruments électroniques primaires tels que les synthétiseurs, dont l’utilisation au sein des bandes originales des grands films des années 80 (notamment ceux de John Carpenter) se retrouvent désormais réemployés comme caution rétro dans des productions récentes telles que It Follows (David Robert Mitchell, 2014) et bien sûr, encore, la série Netflix Stranger Things (Dufo Brothers, 2016-2017) qui à bien des égards constitue sûrement l’acmé de la vague rétro 80. Les récents films Marvel Les Gardiens de la Galaxie Vol.2 (James Gunn, 2017) et Thor : Ragnarok (Taika Waititi, 2017) surfent eux aussi sur cette vague, empruntant outre la musique très typée 80, une esthétique générale qui leur donne une identité propre au sein du fameux univers cinématographique Marvel. Une révolution au sein du studio souvent saluée parce qu’apparentée à une prise de risque et à un virage de ton, qui ferait de ces deux films des ovnis au sein de la production Marvel très uniformisée.

Il reste à voir, bien entendu, si à l’aube des années 2020 qui se profilent, le rétro 80 ne va pas s’essouffler et devenir à son tour, chez Marvel comme ailleurs, une sorte de poncif et une uniformisation malvenue. Mais pour l’heure, si certains s’opposent idéologiquement à cette révolution évidente au regard de l’histoire du cinéma et de l’Histoire tout court, la plupart de ceux-là sont davantage des cinéphiles d’un autre âge, nos parents, vos parents, qui préféreraient sûrement voir des films se déroulant dans les années 50, 60 voir 70 pour revivre ainsi leur propre enfance. Car si la machine dans le temps n’a toujours pas été inventée et que jusqu’à preuve du contraire il ne semble toujours pas possible de revivre sa précieuse enfance envolée, un moyen de substitution existe depuis (bientôt) la nuit des temps. Le modus operandi est simple, il suffit d’acheter son ticket, de pousser la grande porte, de s’asseoir dans le noir et de laisser la magie opérer. Certes, il faut payer pour ça. Mais qui ne payerait pas pour ça ?


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.


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