Petit Paysan 1


Qui aurait pu croire que l’un des films qui feraient pas genre en ce mois d’août s’appellerait Petit Paysan ? Personne. On vous dit tout le bien qu’on a pensé de ce thriller rural et plus encore.

Le taureau par les cornes

Depuis le succès critique et public de Grave (Julia Ducournau, 2017) le jeune cinéma d’auteur – au sens art et essai du terme – apparaît s’engager de plus en plus vers une hybridité nouvelle, tant dans sa forme que dans son écriture. Souvent enfermé dans un naturalisme étouffant, triturant la matière sociale, ce cinéma français d’art et essai semble aujourd’hui se jouer des vieux codes du cinéma de genre pour les réinventer, les détourner et se les ré-approprier en infusant, ça et là, l’invraisemblable, la drôlerie, le merveilleux, la noirceur, l’épouvante et plus encore le fantastique. On ne s’épanchera pas ici sur les innombrables films qui répondent récemment à ces critères puisqu’il s’agit là d’un sujet auquel il conviendrait plutôt d’offrir un article d’analyse complet. En tout cas, ce cinéma de genre français que l’on croyait il y a deux ans encore au fond du gouffre – l’échec critique, artistique et public de la vague des french frayors des années 2000 furent responsables de bien de faux espoir et regrets – semble renaître de ses cendres en employant désormais des chemins de traverses. Bien évidemment, si j’ouvre cet article sur cette idée c’est que le premier film d’Hubert Charuel – ancien étudiant de la Fémis, comme Julia Ducournau – s’inscrit totalement dans ce sillage. A la lecture de son synopsis tout portait à croire que Petit Paysan n’allait être qu’un de ces films sociaux comme en raffole le cinéma français – on parle même parfois de social-porn – s’épanchant sur un fait de société, un métier, ou un destin brisé pour faire chalouper le cœur des festivaliers cannois, heureux de s’émouvoir des pauvres entre deux apéros martini-olive sur la terrasse du Majestic.

Et bien, mes amis, bien que le long-métrage interpelle nécessairement sur la difficulté d’être paysan dans la France d’Emmanuel Macron (et de ces prédécesseurs aussi) et ne lésine pas sur l’aspect naturaliste de la reconstitution du travail comme du quotidien – tous deux superbement saisis – ce seul aspect social ne caractérise pas pleinement le film. Alors qu’une épidémie de fièvre hémorragique envahit l’Europe et touche uniquement les bovins, on suit le parcours psychologique de Pierre, un jeune fermier – incarné par le génial Swann Arlaud, clairement l’un des meilleurs acteurs de la jeune génération – qui est tellement intimement lié à son troupeau de vaches laitières qu’il va tout faire pour les sauver de l’abattage certain qui les attend depuis que l’une d’entre elles a contracté la maladie. Sans entrer évidemment dans les détails, péripéties et toutes sortes de choses qui vous gâcheraient le plaisir de la découverte, disons simplement que c’est la trajectoire psychologique qu’emprunte Pierre – une sorte de paranoïa qui évolue en escalade tout au long du film – qui dynamite peu à peu le naturalisme pour emprunter d’autres voies menant progressivement vers le film noir, le thriller psychologique et même le pur fantastique. Petit Paysan, malgré son titre, s’inscrit donc étonnamment dans le sillage des films d’épidémie, qui, du sous-genre post-apocalyptique jusqu’au bon vieux films de zombies, a souvent fait les choux gras du cinéma de genre. Charuel ne semble jamais renier cette influence, s’en amusant plutôt et flirtant parfois même avec le sous-genre du body-horror déjà si présent dans Grave.

A bien des égards, la mutation qui s’opère (mes mots sont méticuleusement choisis) dans le cinéma français rappelle ce qui a pu se passer au milieu des années 2000 en Angleterre. A cette époque, l’influence écrasante sur la jeune génération de cinéastes anglais alors émergents, d’un cinéma social et militant dont Ken Loach et Stephen Frears étaient les fers de lance, se mêlait avec l’héritage esthétique des studios anglais de la Hammer. Cette nouvelle vague qu’on appellera alors la Brit’Horror (voir notre dossier) semble désormais trouver une équivalence en France et il convient de s’en réjouir. Les cinéastes en question essaient moins de faire comme Carpenter ou Romero au risque de ne pas être à la hauteur (c’est l’un des grands reproches que l’on peut faire aux réalisateurs de la fameuse french frayors et qui a largement contribué à la décrédibiliser) que de pirater le cinéma français de l’intérieur. Il ne s’agit donc pas de parler anglais avec un mauvais accent mais de réinventer cette belle langue en enrichissant la grammaire et le vocabulaire du cinéma français. L’une des séquences de Petit Paysan dans laquelle deux fermiers discutent brièvement de la beauté du film E.T L’Extraterrestre (Steven Spielberg, 1984) est presque un manifeste. Charuel semble y assumer fièrement ses influences – on le dit partout, mais le personnage de Pierre pourrait bien être pour partie autobiographique car le réalisateur est lui-même fils de paysan, le film ayant d’ailleurs été tourné dans la ferme de ses parents ! – et exprime ainsi que ce cinéma de genre, ce fantastique, n’est en rien étranger à l’imaginaire de la ruralité française. Le long-métrage réussit un mariage savoureux, qui s’il rappelle par moment une autre tentative récente dans le même genre que fût le thriller fermier et flamand Bullhead (Michaël R. Roskam, 2011) impressionne par sa maîtrise et son audace. L’année 2017 pourrait bien être une année charnière pour le cinéma de genre français. Devant cette évolution salutaire, on ne peut que saluer l’intelligence de ces auteurs à s’amuser des codes du cinéma d’auteur français dominant pour lui inséminer des virus qui ne font pas genre. Il nous reste à espérer que l’épidémie ne soit pas éradiquée trop vite.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.


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