Lou et l’île aux sirènes


Grand vainqueur du Festival d’Annecy 2017, Masaaki Yuasa signe un retour triomphal sur le grand écran en remportant le très convoité Cristal du long-métrage. Lou et l’île aux sirènes est un immense condensé du talent de Yuasa, réunissant histoire de monstres et animation psychédélique.

Fous de Lou

Tous les fans de la première heure ont croisé les doigts en attendant la confirmation d’une distribution France pour Lou et l’île aux sirènes, le Grand Prix d’Annecy ayant certainement aidé. On ne compte plus le nombre de chefs-d’œuvre (et le mot est faible) de Yuasa, qui nous avait régalé de son célèbre Mind Game en 2004, et début 2017avec The Night is Short, Walk on Girl, qui est pratiquement passé inaperçu. Avec Lou, Yuasa livre un film à la narration quelque peu classique mais non moins charmante, et brille par la réalisation visuelle de cet énième bijou, à la croisée entre l’animation délirante de Tatami Galaxy (série, 2010) et la fable merveilleuse de Ponyo sur la Falaise (Hayao Miyazaki, 2008). L’occasion pour le réalisateur de revenir vers l’étrange et le monstrueux en réinventant la mythologie de la sirène, thème lui étant cher et qui a fait en partie sa renommée, notamment t à travers ses séries comme Kemonozume (2006) ou l’incroyable Kaiba (2008).

Dans un petit village de pêcheur, Kai, un jeune collégien solitaire et introverti, est témoin d’événements surnaturels qui le pousseront à faire la rencontre de Lou. Petite sirène aux cheveux d’eau et aux yeux globuleux, cette dernière est passionnée par la musique du jeune homme, à tel point que la moindre note suffit à transformer sa queue en jambes, faisant d’elle une danseuse hors pair. Mais l’existence de Lou est rapidement découverte par les habitants du village, partagés entre frénésie médiatique et phobie de la créature qui ne serait pas la seule de son espèce. Yuasa porte à un degré plus moderne la sirène et sa légende, en créant un étrange croisement avec le vampire. En effet, Lou et ses congénères ne peuvent pas s’exposer au soleil au risque de partir en flammes, et une simple morsure de leur part suffit à transformer quiconque en créature aquatique. La petite sirène dispose également de pouvoirs magiques, lui permettant de déplacer l’eau sous forme de cubes dans une animation colorée et arrondie. Si Lou chante occasionnellement, les séquences de danse sont des plus folles, où Yuasa s’inspire largement de l’animation cartoon des années 30 pour créer un carnaval de formes et de couleurs hypnotiques sur fond de J-pop. On se prend aisément au jeu de Lou qui séduit, amuse, et créé avec Kai et ses amis un groupe attachant et entrainant.

Peu à peu, le paranormal devient normal pour le spectateur, qui s’étonne à peine de l’arrivée d’un immense requin affublé d’un costume trois-pièces s’infiltrant dans la vie active du village, et qui n’est autre que le père de Lou. Cet univers nippon et surréaliste parait presque normal au bout d’une heure de film, soutenu par le dessin tantôt longiforme, tantôt rebondi de Yuasa qui enchante autant qu’il surprend. Lou prend une tournure musicale assumée et justifiée qui confère au film une ambiance pop digne d’un clip sous acide. L’utilisation des couleurs est maîtrisée avec soin, allant des scènes sous-marines multicolores aux jours de pluie bleutée et douce, nous permettant de souffler entre deux séquences surréalistes. On reprochera au long-métrage son scénario parfois prévisible, ponctué de petites incohérences qui resteront inexpliquées mais ne suffiront pas à saboter ce feu d’artifice visuel et auditif. De même, le design improbable de Lou et de son requin de père éclipse totalement celui des personnages humains quelque peu banal et trop commun. On voudrait en voir plus, plus de ces monstres aquatiques incroyables dont on nous parle tant et qui se résument davantage à des ombres colorées et grotesques plutôt qu’à des véritables créatures.

Lou propose également un degré de lecture social et propre à la société japonaise : la sur-médiatisation et la difficulté de la réussite artistique. Le film prend pour personnages principaux et secondaires de jeunes artistes en devenir ou déchus, obsédés par l’idée d’emménager à Tokyo pour tenter leur chance dans le très dur business musical nippon. Si certains s’y sont brulé les ailes et ont dû être obligés de regagner leur campagne natale, nos jeunes héros forment un groupe avec l’espoir d’être remarqués par les médias locaux, puis nationaux. L’arrivée de Lou renforcera leurs espoirs de par son caractère surnaturel, mais marquera toutefois la fin de leurs rêves de gloire et l’acceptation d’une vie simple et pas forcément tokyoïte. Yuasa signe ainsi un récit d’apprentissage vers l’âge presque-adulte, où l’on prend souvent pour acquis ce qui ne l’est pas. La sur-médiatisation de Lou constitue la seconde partie du film, entre commercialisation de son image et réouverture d’un parc à son effigie dans lequel elle assure un spectacle qui constitue l’une des meilleures scènes de l’œuvre. Ainsi, devant les caméras et les portables braqués sur elle, la petite sirène devient victime de son succès et perd de vue ce qui lui plaisait tant chez l’être humain, jusqu’à déclencher une antique malédiction qui touchera le village.

L’animation japonaise aura longtemps été synonyme des studios Ghibli, en particulier en France où d’autres long métrages passaient quelque peu inaperçus à côté du géant Miyazaki. L’arrêt d’activité des studios de ce dernier a entrainé une multiplication de la distribution en France d’animes, du succès mondial Your Name. (Makoto Shinkai, 2016) au Garçon et la Bête (Mamoru Hosoda, 2015), mais c’est véritablement Lou et l’Île aux sirènes qui se fait le digne représentant de cette nouvelle vague de l’animation japonaise par son dessin, son histoire, et sa douce folie.


A propos de Jade Vincent

Jeune sorcière attendant toujours sa lettre de Poudlard, Jade se contente pour le moment de la magie du cinéma. Fan absolue de Jurassic Park, Robin Williams et Sono Sion, elle espère pouvoir un jour apporter sa pierre à l'édifice du septième art en tant que scénariste. Les rumeurs prétendent qu'elle voue un culte non assumé aux found-footages, mais chut... Ses spécialités sont le cinéma japonais et asiatique en général.

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