L’Étalon Sauvage


Sidonis Calysta est allé nous chercher un inédit très curieux, que Bertrand Tavernier par exemple était très heureux de redécouvrir et de revoir. Critique du DVD de L’étalon sauvage, réalisé par Phil Karlson (1948).

Huis clos à ciel ouvert

Fidèle à mon goût particulier pour les films que maintes d’entre vous considèrent comme « vieux » (en même temps ce serait difficile de dire le contraire), je vous avais déjà parlé de Phil Karlson dans un papier sur le DVD de l’excellent film noir L’Inexorable Enquête. Un peu éclipsé par la personnalité du scénario de Samuel Fuller, le talent et la patte de Karlson n’avait pas vraiment sauté aux yeux sur ce projet…Chose corrigée par Sidonis qui sort un western particulièrement…Particulier, mais qui se classe parmi les plus audacieux de la collection : L’Etalon Sauvage, sorti en 1948 et resté inédit en France depuis.

Quasi-intégralement tourné en extérieur (à peine une poignée de scènes couvertes) et ne disposant que de trois personnages (pas même des figurants, vous ne verrez bien que trois individus à l’écran), Thunderhoof (titre original) narre la quête déraisonnée de Scottie. Depuis des années, il cherche à capturer un cheval désespérément indomptable, mythe pour les Amérindiens mêmes. Accompagné de sa plus jeune épouse Margarita (qu’il a sortie de la misère), il enrôle de force une autre personne qui lui doit beaucoup, The Kid (un gars qu’il a aussi sorti de la misère auparavant décidément super sympa le Scottie). Ils vont vite choper le cheval en question, mais The Kid ne supporte plus la reconnaissance qu’il doit à Scottie et dont ce dernier use un peu trop, d’autant plus qu’il est lui aussi amoureux de Margarita…La curiosité de ce long-métrage est d’abord formelle, préfigurant les travaux avec lesquels Karlson tissera ses lettres de noblesse. Western particulièrement sombre, dans sa lumière, il présente le Far West (et notamment sa nuit) avec la même pesanteur violemment noire et blanche très contrastée qu’un film noir. Grande place est faite au paysage et à la nature, mais de la même manière que l’espace urbain est rendu menaçant dans le genre noir, la nature est ici aussi dangereuse, tranchante et indomptable que le cheval-titre. Dans ce contexte, ne peut que se révéler la part sombre des protagonistes.

Simplicité du dispositif, huis clos à ciel ouvert : L’Etalon Sauvage est un western sous forme de tragédie racinienne réduite à son minima par une concision scénaristique exemplaire : triangle amoureux, jalousie, lutte de la jeunesse contre une forme de vieillesse, poursuite d’une quête absurde…Le film est un inédit qui peut aisément se poser en figure marquante du genre de par sa précocité. En 1948, il préfigure par les thématiques sus-nommées certaines des plus belles œuvres de John Huston, dont Le Trésor de la Sierra Madre et Les Désaxés auquel on pense particulièrement (et certainement un des premiers vrais « westerns » sur la fin du western). Mais aussi et surtout, l’avènement du western psychologique moderne délaissant le grandiose et le manichéisme pour des intrigues à hauteur humaine, plus intimes…Ce près de quatre ans avant son « début » (je mets entre guillemets pour ne pas heurter la sensibilité des plus érudits) avec Le train sifflera trois fois (Fred Zinnerman, 1952). Pour les amateurs de western, le DVD de L’Etalon Sauvage est donc un achat obligatoire, disposant d’entretiens avec Patrick Brion et Bertrand Tavernier pour ne rien gâcher.


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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