Que peut-on espérer du Lion d’Or de Guillermo Del Toro ? 1


Peut-on espérer que le Lion d’Or remporté par Guillermo Del Toro avec Shape of Water puisse ouvrir la voie à une plus ample reconnaissance des cinéma de genre(s) dans les grands festivals européens ?

Et Venise ne fit pas genre

C’était le week-end dernier dans la contrée humide italienne de Venise, un film tout aussi humide, le bien nommé Shape of Water – dernière réalisation du cinéaste visionnaire mexicain Guillermo Del Toro, celui là même qui avait humidifié les yeux du public quelques jours plus tôt remportait sous un tonnerre d’applaudissement le prestigieux Lion d’Or. Soit l’une des trois plus grosses récompenses festivalières par delà le monde. En récompensant un film fantastique de cet acabit – gros budget, produit par une major américaine, La 20th Century Fox – le jury présidé par Annette Benning a peut-être, mine de rien, ébranlé quelques digues, fragilisé quelques barrages. Il faut dire que cela fait maintenant quelques années que de plus en plus de voix s’élèvent pour se plaindre de la place plus que restreinte accordée au cinéma de genre(s) dans les grands festivals européens. A tort ou à raison, force est de constater toutefois qu’en leur temps, les plus grands réalisateurs estampillés cinéma de genre(s) n’ont que rarement eu les honneurs des compétitions officielles, souvent relégués à cette case « impure » de la séance de minuit, petit placard ou fenêtre de tir accordés à des films trop peu pris au sérieux pour qu’on daigne les voir à 20h avec des gens respectables et bien engoncés dans des costumes queue de pie trop petits car loués la veille. J’entends déjà marmonner de tout côté, bien sûr, il existe une multitude de contres-exemples qui permettent à chacun des trois principaux festivals européens – Cannes, Venise, Berlin – de se dédouaner de toute ostracisation d’un cinéma qu’on jugerait moins sérieux, autorisé et surtout auteurisé. Certes Quentin Tarantino a t-il présenté Boulevard de la Mort (2007) et Inglourious Basterds (2009) en compétition officielle à Cannes, mais le bonhomme est à bien des égards avec Jarmusch, Cronenberg, Von Trier, Refn et d’autres, l’un de ces réalisateurs foncièrement de mauvais genre(s) que l’on a transformé progressivement en créatures de festival. Des encartés à vie, des cautions cool, des arguments tout emballés-pesés pour ces festivals à se revendiquer comme subversifs. Mais la sélection en compétition officielle, par exemple, de A History of Violence (David Cronenberg, 2005), grand film s’il en est, ne nous fera pas oublier que le Festival de Cannes et d’autres, n’ont jamais eu l’audace de sélectionner en compétition des films bien plus importants de la carrière du canadien, tels qu’au hasard, Videodrome (1983), La Mouche (1986) ou Faux-Semblants (1989). Des cinéastes à nos yeux majeurs tels que les grands Jack Arnold, John Carpenter, George Miller, James Cameron, Tobe Hooper ou bien encore Joe Dante n’ont jamais eu l’honneur d’une sélection, quand d’autres, en vrac, Steven Spielberg, Alfred Hitchcock, Paul Verhoeven, ont toujours vu leurs films préférés à d’autres.

Face à cette incapacité de ces festivals pourtant « généralistes » à inviter ce type d’œuvres dans leur compétition, ce sont logiquement développés, un peu partout en Europe, des contre-festivals qui s’affairent à donner à voir ce que l’on appelle désormais communément une contre-culture, tant elle a été marginalisée voir méprisée. En France – l’Étrange Festival, le PIFFF ou encore Gérardmer – en Espagne – San Sebastian, Sitges – en Belgique ou en Suisse – Bruxelles et Neuchâtel – mais encore en Angleterre – le Fright Fest – nombreuses sont les agoras et les portes-voix par lesquels les artistes du mauvais genre peuvent s’exprimer. Habitués que nous sommes à les arpenter chaque année, nous n’allons bien entendu pas en regretter l’existence, mais il convient peut-être de se demander si cela n’a pas tout simplement joué de plus en plus en la défaveur des cinéma de genre(s) que d’avoir désormais cette multitude de petites niches, de petites cases, qui permettent aux grands festivals généralistes de se dédouaner aisément de leur responsabilité de mettre en lumière les grands films, et seulement cela, qu’importe leur teneur et leurs genres. Il convient toutefois de veiller à ne pas manquer bêtement de discernement et éviter les raccourcis maladroits. Cet article n’a nullement vocation à dire que ces festivals n’osent jamais la carte du fantastique puisqu’en effet, les exemples sont nombreux pour contredire cet argument. Mais si nombre de films fantastiques ont eu les honneurs d’une sélection en compétition officielle dans ces festivals, admettons toutefois que toute proportion gardée, ce que cela représente d’un point de vue purement statistique est largement minime en comparaison à la place donnée à un cinéma admis par l’intelligentsia, plus auteurisé et autorisé. Tellement anecdotique que des films comme Sin City – en compétition à Cannes en 2005 – ou le Survival of the Dead de Georges A. Romero – en compétition à Venise en 2009 – furent soit suspectés d’être là uniquement par défaut, du fait d’une concurrence trop faiblarde cette année-là, ou bien alors parce que le festival voulait soi-disant rattraper son erreur en sélectionnant le dernier film (très loin d’être son meilleur…) d’un des grands mythes de l’histoire du cinéma d’épouvante. On admettra aussi qu’il est promptement impossible de défendre l’idée que ces festivals n’ont jamais récompensés de films lorgnants vers le fantastique puisque là aussi, on nous rétorquerait des exemples plus ou moins récents : des Palme d’or de Oncle Boonme celui qui se souvient de ses vies antérieures (Apichatpong Weerasethakul, 2010) remis par Tim Burton ou de Sailor et Lula (David Lynch,1990) en passant par les Lions d’Or de Alexander Sokurov pour Faust (2011) ou l’Ours d’Or de Miyazaki avec l’on ne peut plus fantastique Voyage de Chihiro (2002). Mais si tous ces arguments sont irréfutables, les exemples cités n’ont à mon sens pas grand-chose de comparable avec la désignation comme meilleur film de la Mostra 2017 d’une fable fantastique de studio conjuguant mélodrame et film de monstre, rendant hommage aux séries B américaines période Guerre Froide…

N’ayons pas peur de le dire : oui, il se pourrait bien que la décision du Jury d’Annette Bening s’avère promptement historique. Nombreux amoureux du genre ont vu dans cette récompense le symbole d’une ouverture nouvelle, tout au moins la promesse d’un horizon meilleur. Les barrages toujours si hauts et consolidés au fil des années tenaient à l’écart un cinéma de genre populaire (certains penseraient même « populiste ») du cinéma dit « d’auteur ». Ces digues semblèrent subitement voler en éclats lorsque Guillermo Del Toro put saisir dans ses grosses mains de géant le précieux Lion d’Or. En récompensant le brillant mexicain a l’aube de ces cinquante-deux printemps, Venise consacre bien entendu une carrière – rappelons qu’en son temps, Cannes avait laissé repartir bredouille Del Toro venu présenter l’un de ses chefs-d’oeuvres Le Labyrinthe de Pan (2005) – mais évite quand même au petit microcosme des festivals de première catégorie d’ajouter un nom supplémentaire à leur longue liste des cinéastes qu’ils n’auront pas su reconnaître de leur vivant. Alors oui, si nul n’est prophète ou médium au sein de l’équipe – certains même n’y voient pas forcément le signe d’une quelconque révolution – pour ma part je pense qu’il convient simplement de prendre cette désignation comme un signe et de s’autoriser à espérer. Espérer que ce courageux geste du jury de la Mostra de Venise donnera des idées à d’autres jurys après eux, qui peut-être demain, officieront à Cannes ou ailleurs et se diront à l’unanimité que le meilleur film qu’ils ont vu a le droit d’être une histoire d’amour entre une femme et un monstre amphibien. Espérer aussi que Thierry Frémaux (et les autres) ne trouvera plus tout à fait raisonnable de laisser filer les Carpenter et Craven de demain dans des sélections parallèles et qu’il est de sa mission d’accompagner l’émergence des grands artistes, comme il a pu oser le faire avec des réalisateurs comme Steven Soderbergh ou récemment Xavier Dolan. Rêvons donc, pour que demain on puisse peut-être découvrir en compétition officielle des films de Robert Eggers, de Robert Cameron Mitchell, de Quentin Dupieux, de Maury/Bustillo, Pascal Laugier ou Julia Ducournau, Juan Antonio Bayona, Christopher Smith, Ben Wheatley et tous ceux dont on a pas encore entendu parler et qui attendent dans l’ombre qu’on daigne un peu les mettre en lumière. Rêvons pour que pour une fois, les bons messieurs en costards et les précieuses en goguettes Gautier arrêtent pour une fois de faire genre… Le réveil vient de sonner et déjà, il faut bien se quitter. A ce soir mes amours, on ira peut-être bien au cinéma. Laissez les gondoles à Venise, le printemps sur la Tamise. On n’ouvre pas les valises : On est si bien .



A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.


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