Bertrand Mandico, à fleur et à sang 1


Alors que son premier long-métrage, Les Garçons Sauvages, a été présenté à L’Étrange Festival en avant-première, Fais Pas Genre a pu s’entretenir un peu avec son réalisateur. Interview du romantique et créatif Bertrand Mandico.

© Roberto Frankenberg

A fleur et à sang

Vous avez eu des retours de spectateurs depuis samedi ? (date de la première projection des Garçons Sauvages ndlr)

Oui bien sûr, mais pour l’instant que les bons retours ! Les mauvais retours arrivent toujours de manière indirecte…

Ce délai entre les courts et le long-métrage, c’est personnel ou lié aux difficultés de faire un film aussi particulier que le vôtre aujourd’hui ?

J’ai écrit pas mal de longs-métrages ces dernières années…J’ai eu des déboires avec une production qui m’a fait mariner sur deux projets « pharaoniques », projets qui m’ont accaparé pas mal de temps donc ça a dévié ma route. Et comme j’avais le besoin vital de tourner, j’ai continué à faire des courts tout en travaillant sur ce mes projets de longs démesurés…Finalement j’ai rencontré Emmanuel Chaumet, qui m’a proposé de faire un film long rapidement, j’ai écrit Les Garçons Sauvages, qui était un des récits que j’avais en tête, assez vite, et on a été financés assez vite aussi…On va dire que j’ai été dans une salle d’attente pendant de longues années.

Ce projet « pharaonique » il est mort et enterré ?

Non il n’est pas enterré, il faut que je lui trouve une seconde vie mais c’est un projet ambitieux, une errance sur les terres sibériennes pendant la Perestroïka…J’ai d’autres projets aussi sur lesquels je travaille : une série de science-fiction en développement avec un producteur flamand, un western…

Les Garçons Sauvages est un vrai prolongement des thèmes et des esthétiques qu’on trouve dans vos courts. Notamment votre travail sur le mélange des genres : Les Garçons…est à mi-chemin entre les films fantastiques, d’aventure, surréalistes…Est-ce que vous estimez que vous êtes un cinéaste de genre, vous qui jouez souvent avec ?

Le genre peut devenir carcéral s’il est obsessionnel…Mon parti c’est plutôt d’embrasser le genre sans jamais le pénétrer. Je fais des boutures, je m’amuse à coller des morceaux les uns aux autres et créer le film que j’ai envie de voir. Pour moi le genre c’est justement lié à la liberté : casser, jouer avec les codes ou faire cohabiter des genres qui n’ont rien à voir les uns avec les autres ça a quelque chose d’assez libérateur et inspirant…Il y beaucoup d’influences cinématographiques pour Les Garçons Sauvages, mais l’inspiration au départ était plus littéraire, c’était les robinsonnades de Jules Verne…

Et William Burroughs, auquel vous avez pris un titre ?

Et le récit plus sulfureux, plus opaque à la William Burroughs oui. C’est amusant car Verne c’est des lectures qui appartiennent à l’enfance, alors que Burroughs c’est plutôt à l’adolescence. C’est cette transition qui m’a intéressée, cette passation d’un romancier à l’autre avec les chocs que ça peut produire, une œuvre hybride.

Dans votre travail y a une œuvre littéraire à laquelle on pense et à laquelle vous faites vous-même écho, c’est Sa Majesté des Mouches. Ça rejoint un autre de vos thèmes, l’enfance ou l’innocence : dans votre long-métrage, les personnages commettent un crime originel puis fuient vers l’île où ils vont se métamorphoser, comme une rédemption…Alors que chez Golding (l’auteur du livre sus-cité  ndlr), il n’y a pas d’innocence, l’enfant semble capable d’être coupable dès son plus jeune âge et déjà contenir tout ce que l’adulte peut avoir de repoussant. C’est très pessimiste. Est-ce que vous y croyez vous à l’innocence et à la rédemption ?

Je n’ai pas l’impression qu’il y a une rédemption dans le récit des Garçons… : il y a une métamorphose, une adaptation. Je ne crois pas à la punition, je ne crois pas qu’il faille condamner les gens : j’essaye de ridiculiser la punition…Ce n’est pas un récit moral pour autant, avec des personnages tout noir ou tout blanc. Je joue avec les natures complexes, mais comme je suis romantique y a quand même un élan d’Amour qui emporte tout.

L’Amour sauve un peu vos protagonistes, c’est peut-être ça la différence majeure avec un Golding ou un Burroughs : vous aimez bien plus vos personnages.

Chez eux c’est des rapports beaucoup plus durs… Moi j’essaie de faire aimer mes personnages, je ne les aide pas au départ du film, en les présentant comme antipathiques puis après je m’efforce de les faire aimer, de montrer qu’ils sont plus complexes que ça…

Cette complexité se traduit aussi par un autre jeu sur le genre, pas le genre cinématographique mais le genre sexuel. Comme dans Boro in the box, vous faites jouer des personnages de garçons par des comédiennes, et ces personnages se métamorphosent d’ailleurs en femmes au fil du récit…C’est l’idée que la violence est genrée (les garçons commettent un crime originel puis mûrissent en se transformant en femme) ou que toute chose est masculine et féminine à la fois, de l’humain au végétal ?

Y a plusieurs réponses à votre question. D’abord je trouve dommage qu’on donne pas aux actrices l’occasion de jouer autre chose que des rôles convenus de filles, y avait cette envie de travailler sur d’autres possibles et de casser l’archétype. Ensuite, dans le scénario il y a cette idée naïve et absurde qu’en créant un dérèglement hormonal chez les garçons qui ont commis ce crime, en cassant leur libido, en les castrant clairement, on va les soigner…Alors que mes garçons changent physiquement, mais restent les mêmes. Il s’adaptent juste…Et ils seront peut-être même encore plus sauvages en se disant que dans la société dans laquelle ils vivent (au début du vingtième siècle dans le film) c’est plus dur d’être une fille. S’il y avait une suite ce serait peut-être une vengeance, où ils se vengent des hommes…Ce serait idiot de dire qu’il n’y a pas de différence entre les sexes et que nous sommes tous pareils, il y a une frontière entre les sexes et justement je suis obsédé par la notion de frontière, j’aime voir un personnage la traverser, c’est peut-être parce que je viens d’une famille de contrebandier.

Faire jouer des garçons par des hommes, un sexe par l’autre, on est dans du Shakeaspeare à l’époque du théâtre baroque…

Bien sûr c’est exactement la même chose, d’ailleurs Shakespeare est extrêmement sollicité dans le film. C’était intéressant parce que quand on a fait le casting on a vu beaucoup beaucoup de filles, ça a duré très longtemps, et curieusement les garçons manqués dans la vie n’y arrivaient pas, on y croyait pas. C’est les filles les moins masculines de prime abord qui se sont révélées les plus fortes à ce jeu…La première chose que j’ai faite c’est que j’ai donné tous mes films aux actrices et après j’ai jaugé, pour voir déjà si elles adhéraient parce que sinon c’était mal barré…Je cherchais pas à ce qu’on me cire les pompes mais je voulais voir si elles étaient à l’aise.

Vous avez montré d’autres films que les vôtres ?

Je me souviens plus, j’ai dû évoquer des films, elles ont dû prendre des notes mais j’ai surtout donné aux actrices des acteurs de référence : pour Vimala Pons, c’était Alain Delon dans Plein Soleil, pour Anaëlle c’était plus Peter O’Toole dans Lord Jim, chacune avait son acteur. Il y avait même Dewaere dans Série Noire… Après je voulais pas que la bande des garçons soit caractérisée, le gros, le maigre, je voulais donner un aspect Beatles : ils ont tous l’air d’être les mêmes mais ils ont chacun leur personnalité…Puis il y aussi le personnage du Capitaine qui joue l’ultra-virilité mais qui est complètement cassé, qui a besoin d’artifices pour pouvoir marquer son autorité…Et le personnage d’Elina Löwensohn qui arrive à mi-film, il fallait qu’elle soit très forte pour qu’elle puisse entraîner le groupe, s’imposer comme un leader…Je vois un peu le film comme une carte à jouer avec le Roi et la Reine tête bêche.

Sur l’expérience des Garçons sauvages, quel est votre sentiment? Ça a radicalement changé l’idée que vous vous faisiez de travailler sur un long ?

Pas vraiment puisque j’avais déjà travaillé sur des moyens-métrages de 40-50 minutes, donc on flirte avec le long. Après un long c’est une grosse entreprise, tout est plus lourd…

Vous y êtes pas allé avec le dos de la cuillère en plus : direct 1h50 ! Certains premiers retours ont avancé que Les Garçons Sauvages avait des longueurs…

On ma curieusement dit aussi beaucoup l’inverse, que le film semblait trop court…J’assume complètement la construction et ses ruptures de rythme,  c’est la part romanesque de ce film, prendre le temps d’installer des personnages, ressentir le temps s’écouler sur le bateau.…Pas être dans un scénario efficace, formaté qui pour moi crée des évidences cinématographique, qui font que je ne suis plus surpris : ce que je voulais c’est que le spectateur ne puisse pas anticiper…Après la notion du temps m’amuse me questionne, car certains spectateurs sont capables de se taper des séries de plusieurs heures ultra-soporifiques où il se passe rien…Certaines séries sont tellement diluées. À part Twin Peaks saison 3, tout le reste me semble inexistant à côté de ce monument. J’exagère. Mais Lynch me hante complètement.

J’avais essayé d’éviter de parler de Lynch ou de Cronenberg, parce que dès qu’on parle de vous on parle d’eux, c’est archi-galvaudé…

J’ai vu Eraserhead quand j’étais tout petit dans Temps X…Elephant Man m’a marqué, Blue Velvet…Je les ai tous vus à leur sortie, trop tôt pour mon âge, mais Lynch est vraiment quelqu’un qui m’a soufflé dans la nuque, il m’a donné l’élan et le courage pour faire du cinéma. Il y a une dimension plastique aussi très forte chez lui qui résonne avec mon propre univers…

Sur le son aussi, que vous soignez beaucoup vous-même.

Le premier montage je le fais sans son, avec des sous-titres, il faut que ça fonctionne sans son, comme un film muet. Et une fois que j’ai fini ma bande-son je fais l’inverse, j’écoute le film dans sa continuité sans l’image : si ça fonctionne aussi, c’est que c’est bon… Le son et l’image sont comme deux plantes qui grimpent ensembles, s’entortillent et s’éloignent.

Ça me fait penser à une anecdote sur Henri-Georges Clouzot qui avait présenté Quai des Orfèvres au Festival de Venise, dans une version sans sous-titres. Il a remarqué que le public étranger décrochait à la deuxième moitié du film, ça l’avait décidé à délaisser davantage le dialogue pour travailler l’indépendance de l’image.

Je ne savais pas, j’adore son dernier film La prisonnière, qui peut être vu sans écouter les dialogues. Je pense que couper le son est un très bon exercice, même si c’est ingrat pour le montage, sans son les défauts vous sautent au visage. J’aime que le montage ne soit pas heurté, que ça coule, que ce soit organique.

A ce propos vous avez travaillé avec des jeux de doublage et de sous-titrage particulièrement intéressants, dans Tout ce que vous avez vu est vrai où une voix-off répète à quelques mots près ce que des sous-titres nous indiquent déjà à l’écran, ou dans Essai 135 où deux voix-offs dans deux langues différentes parlent en même temps. Est-ce que c’est une volonté de tourner la parole en dérision, à la Beckett ? Vous vous méfiez du langage ?

Dans Tout ce que vous avez vu est vrai, j’ai intégré un souvenir de projection  à Beaubourg,  pour un film lituanien. On mettait un casque et y avait une femme qui en direct, dans la cabine de projection, traduisait les propos de l’acteur avec une voix très blanche. Parfois, elle faisait des erreurs en s’excusant « Excusez-moi, avant il a dit (non merci), iln’ a pas dit (qu’il lui souhaitait la bienvenue) ». ça me faisait beaucoup rire et j’ai intégré cette idée du commentaire contradictoire. Avoir une voix off qui contredit le dialogue, est une façon pour moi de pouvoir en dire plus : je peux être encore plus bavard, faire des digressions et contredire mes propos.

Artistiquement, vous êtes satisfait des Garçons Sauvages ?

Je suis content de l’avoir fini, maintenant je lui lâche la main, il fait sa vie de Garçon Sauvage. Les gens aiment, n’aiment pas, le digèrent, n le digèrent pas, le film agace, ou il donne envie d’embrasser… En tous cas s’il ne laisse pas indifférent c’est l’essentiel, si il hante c’est encore mieux. J’existe en faisant, et tous mes films achevés sont comme des mues, une vieille peau que je laisse derrière moi. Bien sûr j’ai un attachement très fort, mais j’ai besoin d’exister dans ce que je suis en train de fabriquer. J’ai besoin d’avoir beaucoup de projets, sinon je meurs.

Propos recueillis par Alexandre Santos
Questions rédigées par Mathieu Pluquet et Alexandre Santos
Merci à Estelle Lacaud de L’Étrange Festival


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.


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