Upstream Color 1


Ayant fait sensation en 2004 avec le formidable Primer, Shane Carruth revient avec Upstream Color. Un second film pour le moins intrigant dans lequel Fais Pas Genre s’est plongé pour vous.

A contre-courant

Shane Carruth fait partie de ces cinéastes qui se sont forgé une sacrée réputation avec leur premier long-métrage. En 2004, le monde découvre Primer, un premier film ambitieux dans lequel Carruth multiplie les casquettes – scénariste, producteur, réalisateur, monteur, compositeur et acteur- et nous lâche un classique de la science-fiction au travers d’une histoire de voyage dans le temps à l’inventivité folle qui doit beaucoup à l’intransigeance d’un scénario d’une densité telle que ça colle le vertige à chaque visionnage. Après un passage à vide avec l’arrêt brutal de son projet A Topiary – un long-métrage de science-fiction soutenu par Steven Soderbergh, David Fincher et Rian Johnson, pour qui Carruth a joué les consultants sur Looper (2012) – Carruth revient au Texas et accouche de Upstream Color. Dans ce second effort, il est question de parasites qui, une fois introduits dans un organisme humain, contrôlent leur hôte sans que ce dernier ne s’en aperçoive. Kris, victime de ce parasite, va faire la rencontre de Jeff qui semble lui aussi avoir vécu la même expérience.

Carruth délivre un film conceptuel où il est une fois de plus l’homme-orchestre et où la compréhension des tenants et aboutissants du scénario ne sont pas une nécessité absolue. Upstream Color est avant tout une expérience émotionnelle et sensorielle totale. Cryptique, le long-métrage se dévoile au fur et à mesure du récit et se différencie de Primer : si la première œuvre de Carruth nous noyait littéralement d’informations via ses dialogues extrêmement pointus et scientifiques, Upstream Color pourrait être vu comme le parfait opposé, avec ces dialogues quasi-minimalistes aboutissant sur une conclusion dépourvue de tout échange verbal submergeant le spectateur. A cela, il faut ajouter un montage élégant et avant tout exigeant qui se structure en partie avec des flashes-back et des flashes-forward et une photographie à couper le souffle qui en viennent à placer le film dans une ambiance proche d’un film de Terence Mallick ou de Andrei Tarkovski. Grâce à tous ces éléments, Carruth plonge le spectateur dans la confusion qu’il partage avec les protagonistes. Nous sommes aussi perdus qu’eux et nous reconstruisons, au même rythme qu’eux, le cycle qui a mené ces deux personnages à se rencontrer et à tenter de retrouver une chose importante dont ils ont été dépossédés, une part d’eux-mêmes manquante.

Carruth se place dès lors en démiurge, contrôlant chaque détail dans ce qui est une installation visuelle et sonore d’une splendeur rarement atteinte et d’une précision chirurgicale. Tout est pensé et fait pour favoriser l’immersion et rendre l’expérience plus viscérale. Mais l’aspect le plus intéressant du film est la liberté qu’il offre. Upstream Color est un film qui n’est pas pour tout le monde, cependant il nourrit l’imaginaire du spectateur en ne délivrant jamais de réponses précises, préférant semer des miettes sur son chemin. Chaque interprétation a sa place et n’est pas invalidé par une autre hypothèse. Chacun peut en fait se projeter dans l’histoire et les personnages et ainsi vivre le film au mieux.

Upstream Color est une œuvre difficile d’accès. Impressionnante, intransigeante, audacieuse, le film est à l’image de son créateur. Une expérience cinématographique qui souffle un vent nouveau dans un cinéma qui a tendance à délivrer de plus en plus d’œuvres pré-mâchées et prouve que le septième art peut encore évoluer et impressionner. Un long-métrage indispensable qui n’emportera pas l’adhésion de tous mais qui risque de marquer de manière permanente quiconque le voit.


A propos Mathieu Pluquet

C'est après avoir découvert Le Voyage de Chihiro, Blade Runner et L'Exorciste que Mathieu se passionne pour le cinéma; depuis cette passion ne l'a pas quitté. Sinon il aime les comics, le café et est persuadé qu'un jour il volera dans le TARDIS et rencontrera le Docteur (et qu'il pourra lui piquer son tournevis sonique).


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