La Longue Nuit de l’Exorcisme


Récemment sorti chez un éditeur dont chaque coup de griffe n’est pas du pipi de chat, j’ai bien sûr nommé Le Chat qui Fume : le chef-d’oeuvre de Lucio Fulci, La Longue Nuit de l’Exorcisme (1972) s’offre une édition Blu-Ray somptueuse.

Gloire au maniériste

On l’avait déjà dit à l’occasion d’une (re)sortie en vidéo – déjà sous l’égide du Chat qui Fume, éditeur essentiel de la cinéphilie de genre française – du très beau Venin de la Peur (Una lucertola con la pelle di donna, 1971) : de tous les grands noms du cinéma d’horreur Italien des années 60 à 80, celui de Lucio Fulci est sûrement le plus sous-estimé. Pour ceux qui en douteraient encore, la vision de l’un de ses plus grands films, La Longue Nuit de l’Exorcisme (1972) devrait nous mettre définitivement d’accord. Moins auteurisé/autorisé que son comparse Dario Argento, moins réhabilité que Mario Bava, Fulci traîne une réputation de faiseur de série B poisseuses auxquelles il serait déplacé, dit-on, d’affubler le moindre superlatif ou étiquette de chef-d’œuvre. La Longue Nuit de l’Exorcisme – dont les titres italiens et anglais, Non si sevizia un paperino/Don’t Torture a Duckling, signifient tous deux littéralement « On ne torture pas un caneton », mais à l’époque en plus de ne rien comprendre à l’emphase littéraire des titres italiens, nous autres français aimions déjà traduire n’importe comment les titres de films étrangers – s’ancre à bien des égards dans la tradition du giallo. En effet, il en emploie une grande partie des codes traditionnels à savoir son canevas narratif de base : des meurtres sordides et une enquête policière ainsi que quelques-uns de ses motifs récurrents à commencer par sa proportion à être généreux en nudité féminine. Mais à l’instar de ce qu’il avait pu faire avec Le Venin de la Peur qui se déroulait étonnamment à Londres – alors que les films du genre se situaient traditionnellement en Italie – Fulci place ici l’intrigue de La Longue Nuit de l’Exorcisme dans un petit village du sud de l’Italie, cassant la convention qui consistait à faire du giallo un genre spécifiquement urbain. Accendura est un petit village coincé au milieu des montagnes et des falaises rocheuses, surplombé d’un immense pont d’autoroute qui représente à lui seul toute l’allégorie de l’intrusion passive de la ville dans ce quotidien rural et paisible. Une paix de façade puisque la petite bourgade vit en réalité une période de tourment, plusieurs de ses jeunes garçons ayant été retrouvés sauvagement assassinés. Dépêchés sur place, autorités et journalistes tentent de faire la lumière sur ces tragédies à répétition. Très vite, l’enquête les amène à soupçonner des actes de sorcellerie et principalement une femme (la très belle Florinda Bolkan déjà l’héroïne du Venin de la Peur) de s’adonner à des rites occultes et d’assassiner les pauvres enfants.

Comme souvent chez Fulci – et de manière récurrente dans le giallo tout court – la lisibilité politique du film est souvent difficile à déchiffrer, en premier lieu parce que le réalisateur s’amuse de la subversion de son propos et de la perversion des normes sociales et du politiquement correct de l’époque. Le soupçon logique de misogynie qui pèse sur tous les films présentant des personnages féminins soit comme des sorcières séductrices, soit telles des possédées démoniaques, s’estompe ici à mesure que Fulci s’éprend d’une véritable empathie pour le personnage féminin de la « sorcière » Maciara. En cela, loin d’être une simple série B racoleuse, le film parvient finalement à nous estomaquer en une seule séquence, parvenant à ancrer à jamais dans l’esprit du spectateur : une sensation, une image, un sentiment, le souvenir d’une scène qui, après cela, ne le quittera plus jamais. A ceux qui ont déjà pu voir le film – les autres, tant pis pour vous – la fameuse séquence du cimetière de La Longue Nuit de l’Exorcisme est spécifiquement de celles-là. Elle intervient aux derniers tiers du long-métrage et réussit, grâce à un déploiement de maestria, de grâce pure, à vous rendre cette oeuvre indélébile. Venant tout juste de s’auto-dénoncer coupable des meurtres des jeunes garçons qu’elle n’a pourtant pas commis, Maciara se retrouve prise en chasse par les parents des victimes, pour être plus précis – et ce n’est pas un détail – leurs pères. Ces derniers parviennent à la cerner dans un cimetière bien décidés à se venger de la plus violente des manières. Par un habile jeu musical – la séquence évolue au rythme d’une radio laissée en route dans le pick-up des tortionnaires, stationné juste à côté – Fulci fait vriller sciemment sa séquence d’une esthétisation complaisante et cool de la violence vers un mélodrame d’une efficacité incroyable. Frappée à coup de chaînes, de poings et de bâtons, celle dont on nous a fait croire pendant une bonne heure qu’elle était une tueuse inhumaine, nous apparaît subitement dans toute son humanité. Laissée pour morte par ses tortionnaires elle rampe alors, agonisante, utilisant ses dernières forces pour gravir le vallon escarpé et rocailleux qui la sépare de la civilisation et de la route des vacances sur laquelle roulent des dizaines et des dizaines de citadins italiens. Étendue sur le bord de la route, Maciara voit alors défiler, impuissante, le ballet de véhicules cadencé par l’indifférence du monde moderne. Face à ce sinistre spectacle, désœuvrée, elle se laisse mourir dans un dernier souffle.

Œuvre personnelle s’il en est – lui même considérait ce film comme son meilleur – Non si sevizia un paperino est très certainement de tous les films de Fulci qu’il m’ait été donnés de voir, celui dans lequel m’apparaît le plus fortement une maîtrise formelle, esthétique et scénaristique. Si l’on sent déjà poindre quelques obsessions pour la chair martyrisée dont Fulci fera son sujet de recherche principal, notamment dans sa fameuse trilogie de l’enfer – L’Enfer des Zombies (1979), Frayeurs (1980) et L’Au-delà (1981) – on retrouve surtout ici sa proportion à empoigner et tordre le cou à certains aspects sociologiques de l’Italie de l’époque – on l’a souvent considéré comme un cinéaste réactionnaire, ce qui n’est pas totalement idiot mais néanmoins discutable – et notamment la sacro-sainte religion catholique, dont La Longue Nuit de l’Exorcisme est une satire rugueuse. Il fallait au moins Le Chat qui Fume pour rendre grâce à ce chef-d’œuvre un peu trop méconnu, et de quelle manière ! Comme souvent, l’édition et son fourreau touche au somptueux – ou à tout autre superlatif au choix – mais ce bel écrin ne déçoit pas tant il n’est pas qu’une coquille vide, bien au contraire. En plus d’une copie du film irréprochable à tous niveaux, l’éditeur offre en prime pas loin de cinq heures de bonus passionnants. Qu’on se le dise, le travail de ce Chat qui Fume à valeur de cinémathèque en marge. On a l’habitude de pas faire genre, alors très sincèrement on lui souhaite neuf vies, au moins, et qu’il nous crache encore des centaines et des centaines de boules de poils aussi belles que celle-ci. Plutôt que par un concert de louanges il convient peut-être de conclure par une citation de Lucio Fulci, extirpé justement de l’un des suppléments de cette riche édition : un entretien audio de plus de cinquante minutes qu’a obtenu un journaliste italien de l’époque avec le maître. En conclusion de cette dernière, passionnante au demeurant, Fulci nous offre la possibilité de conclure à notre tour, de la plus belle des manières : « Cela m’honore d’avoir été autant sous-estimé, Mario Bava le fût aussi. Mais au moins, j’aurai été redécouvert de mon vivant. Vous savez, il fût un temps où l’on pensait que les peintres maniéristes ne valaient rien, qu’ils étaient juste bons à peindre sur des boîtes de cigares. On leur préférait les peintres macchiaiolistes. Que dit l’histoire ? Aujourd’hui les macchiaiolistes sont oubliés et les maniéristes sont considérés comme des maîtres. »


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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