Colossal


Sorti directement en e-cinéma, Colossal avait titillé notre curiosité dès sa première bande-annonce, s’annonçant comme un savoureux mélange entre un kaiju eiga – film de monstres géants – et une comédie romantique. Jouissant d’une presse élogieuse, le film est-il à la hauteur de sa réputation ? Il est impossible de parler du long-métrage sans en dévoiler des informations ceci étant dit, ne vous plaignez pas en commentaires d’avoir été spoilé si vous n’avez pas lu cet en-tête. C’est sacré les en-têtes.

Le Colosse aux pieds d’argile

Il est amusant de constater que les mêmes qui écrivaient des salmigondis d’inepties au moment de la polémique autour du génial Okja, spécifiant que le film de Bong Joon-Ho n’était « pas un film » parce qu’il ne sortait pas en salles, se gargarisent à n’en plus finir autour d’un long-métrage qui sort directement en e-cinéma. Alors certes, y a bien le mot « cinéma » dans e-cinéma, mais il faudra quand même m’expliquer en quoi cela diffère – hormis l’appellation pour faire joli – d’une sortie événement sur une plateforme de vidéo à la demande comme Netflix. Soit. Là n’est pas tout à fait notre sujet puisqu’il convient de parler du film, car oui, n’en déplaise aux puristes, bien que je l’ai vu dans mon salon, Colossal est bien un film, un vrai. Au moins tout autant que Okja, même si l’un est clairement plus un grand film que l’autre. La comparaison n’est pas si anecdotique que cela puisque les deux œuvres ont par ailleurs, bien des points en communs : films de monstres se passant en partie en Corée-du-Sud, l’un comme l’autre abordent des sujets sociaux en utilisant la figure du monstre comme une allégorie des travers de la société. Si Bong Joon-Ho avait fait de son cochon génétiquement modifié l’égérie parfaite d’un récit militant pour la cause animale, Colossal joue sur un autre tableau en abordant un sujet de société tout aussi important et rarement traité : les violences psychologiques et physiques faites au femme. Gloria (incarnée par la géniale Anne Hathaway) vient tout juste de se faire larguer par son petit ami, las de la voir noyer sa déprime dans l’alcool. Mise à la rue, cette dernière décide de retourner vivre dans son village natal, dans la maison de ses parents laissée à l’abandon. Sur place, elle retrouve son vieil ami Oscar qui s’évertue à prendre soin de Gloria en l’aidant à emménager et en lui proposant un travail dans son bar. Mais comme lui reprochera son ex-petit ami, ce n’est pas tout à fait une bonne idée d’être serveuse dans un bar quand on souffre de problèmes d’alcoolisme. Un matin, alors qu’elle se réveille une nouvelle fois avec une gueule de bois pas possible, Gloria découvre médusée sur les chaînes d’informations en continu qu’une catastrophe a eu lieu à Séoul en Corée-du-Sud. Un gigantesque monstre a causé des dommages colossaux dans la ville. Peu à peu, Gloria va découvrir qu’elle est en réalité étroitement liée à ce monstre dont elle peut commander à distance les moindres faits et gestes. Ici commence vraiment notre histoire.

Comme vous le voyez, Colossal repose sur le principe du High Concept c’est à dire un film au concept si fort qu’il suffit à faire dire « banco ! » aux financeurs comme aux spectateurs… L’une des grandes qualités du film étant de parvenir à ne pas épuiser ce concept et à surprendre plusieurs fois le spectateur par des retournements de situations étonnants et scénaristiquement intrigants. Au milieu de tout ça, le personnage féminin, au centre de l’intrigue, est traité avec une grande finesse psychologique et est de surcroit très subtilement incarné par Anne Hathaway. Qu’on se le dise, on voit malheureusement assez rarement des personnages féminins aussi denses et complexes. Aussi près que je me souvienne, seule la super-héroïne de la série Netflix/Marvel Jessica Jones (2015), avait réussi le tour de force en une saison de faire un portrait de femme anti-stéréotypé tout en abordant des sujets forts liés directement à la place des femmes dans la société. La comparaison est là aussi loin d’être anodine, puisque Gloria et Jessica sont de véritables sœurs jumelles : deux femmes soignant les affres d’une vie compliquée – notamment du fait de leur rapport aux hommes – dans les bouteilles d’alcool. Malheureusement, si la série Marvel réussissait aussi à dresser un portrait psychologiquement fin de l’homme terrifiant qui martyrisait l’héroïne – l’horrible KillGrave incarné par David Tennant – ici, les rôles masculins sont des caricatures énormes et contestables puisque leur psychologie est tellement écrite à la truelle que chacun de leurs agissements font lever les yeux au ciel. Presque tous les hommes du film semblent uniquement téléguidés par leurs instincts de prédateurs sexuels et violents. Même le gentil Oscar se transforme d’un coup d’un seul en un affreux salaud – le pire de tous d’ailleurs – dès lors qu’il comprend que la belle Gloria ne lui sera pas accessible. L’agneau devient le loup, un pervers narcissique en puissance, noyant dans l’alcool et l’aigreur sa frustration de ne pouvoir se taper la fille sur laquelle il avait des vues, au point de finir par la taper tout court. Si l’ambition de parler d’un phénomène réel de notre société qu’est la violence faite aux femmes est plus que louable, Colossal pêche donc malheureusement par excès de caricature.

Pourtant sur le papier, l’idée de pervertir la comédie romantique tendance bluette pour traiter d’un sujet plus grave, le revers de la médaille, était fort intéressant. Mais sans vouloir réécrire le scénario ni faire des plans sur la comète, on peut se dire que le postulat de départ – la rupture de Gloria avec son petit ami – suffisait amplement pour instaurer ce rapport de force que le film souhaite dénoncer et donc traiter son sujet sur une base psychologique – les deux personnages ont un passé commun – plus probante. Mais ici, en multipliant les hommes sur le chemin de Gloria l’œuvre tend à défendre l’idée exécrable du « tous pourris ». Au final, ce qui nous semble être l’idée initiale du film – une femme alcoolique doit se battre contre son propre monstre – tend un peu à s’éloigner sur des routes parallèles, une proportion pour les retournements de situation qui peut bien sûr surprendre mais aussi quelque peu décevoir. Malgré toutes ses maladresses scénaristique, on acceptera toutefois que le long-métrage se regarde avec un certain intérêt tant il s’amuse à contourner les codes du film de monstre et de la comédie romantique – une association déjà assez étonnante en soi – et s’offre, du point de vue de la mise en scène, quelques séquences assez spectaculaires et galvanisantes, notamment dans son dernier quart d’heure. Après quelques tentatives dans le cinéma fantastique espagnol qui ne manquait pas d’intérêt mais ne cassait pas non plus trois pattes à un canard, Nacho Vigalondo réussit en partie sa mue dans le cinéma indépendant américain, reste à voir à quoi ressemblera la nouvelle peau du serpent. Bien que moins emballés que la majorité sur ce Colossal, on gardera bien sûr un œil sur la carrière du bonhomme, que son prochain projet sorte ou non en salles.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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