Toute la vérité sur le documenteur 1


Les termes pour qualifier le faux-documentaire sont pléthore, si bien que le genre possède un éventail de variantes subtiles. À la lisière entre la fiction et le documentaire, le faux-documentaire peut être plus ou moins fiction, ou plus ou moins documentaire, ce qui fait pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Les possibilités d’hybridation et de combinaison qui en découlent, nombreuses, sont largement responsables des terminaisons multiples utilisées pour désigner ces objets filmiques non identifiés. Tentative de classification pour mieux s’y retrouver.

Documenteur (nm, \dɔ.ky.mɑ̃.tœʁ\ ) : définition

Terme français pour définir un faux documentaire dont on doit l’invention à Agnès Varda avec son film Documenteur sorti en 1980, ce mot-valise désigne un canular qui tout en ayant l’apparence d’un vrai documentaire présente une histoire en tout ou partie fictive et/ou défend une thèse farfelue. Souvent employé, à tort, pour parler de tous les films qui jouent avec cette hybridation des codes du « réel » et de la fiction, ce terme générique mériterait en réalité d’être remplacé par d’autres termes plus précis, plus nuancés, qu’il convient de préciser ici.

L’un des plus employés, souvent à tort lui aussi, est celui de docu-fiction. Le docu-fiction n’est pas à proprement parler un faux-documentaire puisqu’il n’a pas la prétention de faire croire que sa partie fictionnelle est réelle. En d’autres termes, le docu-fiction se contente d’assembler une matière purement et simplement documentaire à une matière résolument fictionnelle et assumée comme telle. Souvent, le docu-fiction est confondu avec ce que l’on appelle en anglais le docu-drama. Hors, subtilité de plus, le docu-drama se traduirait davantage en français par reconstitution, sa vocation n’étant donc pas d’ajouter une manne fictionnelle à des éléments du réel, mais de rendre compte, par la fiction, d’un fait qui fut réel, tel qu’un événement historique par exemple. Pour beaucoup, le père du docu-fiction est l’américain Robert Flaherty qui avec Nanouk l’Esquimau (1922) en est l’un des premiers représentants. Néanmoins, l’histoire du cinéma a la cruelle habitude de passer parfois sous silence d’autres films tout aussi importants. Au rayon des docu-fictions ethnologiques, il faut donc rappeler que le duo de baroudeurs Merian C. Cooper et Ernest B. Shoedsack, avant de réaliser le mythique King Kong (1933), empruntèrent la voie toute tracée par Flaherty en réalisant des films comme Grass : A Nation’s battle for life (1925) et Chang (1927) mêlant tous deux observations ethnologiques, séquences documentaires et séquences de fictions mettant en scène les autochtones filmés dans un quotidien fantasmé – voir notre article Distant, Difficile et Dangereux – une pratique que l’on renommera par la suite l’ethnofiction, dès lors que Jean Rouch s’en emparera largement avec, entre autres, son film Moi, un noir (1958).

Parmi les autres termes qu’on accroche parfois à la grande famille des faux-documentaires, parlons maintenant du mockumentary que l’on traduirait en français par documentaire parodique. Là aussi, l’ambition d’un mockumentary n’est pas à proprement parler de faire croire au spectateur que ce qu’il voit est vrai. Il s’agit plutôt de s’amuser avec la forme du documentaire pour présenter des événements fictifs et d’en tirer un caractère comique et parodique. Contrairement à bon nombre de sous-genres du faux-documentaire, le mockumentary indique de façon plus ou moins évidente au spectateur son caractère fictif. On doit la paternité du mockumentary au cinéma de Woody Allen, qui avec Prends l’oseille et tire-toi (1969) fait le portrait au vitriol d’un braqueur de pacotille qu’il interprétait lui-même. Une expérience qu’il réitèrera plusieurs années plus tard avec Zelig (1983) et Accords et Désaccords (1999). Le mockumentary est l’un des sous-genres du faux-documentaire le plus exploité, encore aujourd’hui. De nombreux films empruntent ses codes, le plus récent étant sans doute le film néo-zélandais Vampires en toute intimité (Taika Watiti, 2014) dont l’ambition est de faire découvrir au public la vie privée d’une communauté de vampires vivant la nuit à Wellington ou bien encore Opération Avalanche (Matt Johnson, 2016) que nous venons de vous chroniquer.

Le sous-genre peut s’élargir enfin au cinéma de genre(s) lui-même, avec d’abord, dès les années 70, une déferlante de films subversifs présentant des séquences d’une très grande brutalité comme le mythique Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato, 1980) dont les images de tortures d’un réalisme déroutant le classèrent longtemps, pour beaucoup, dans la catégorie des snuff movies. Aujourd’hui, la fascination pour ces derniers est devenue une véritable arme de guerre et de propagande, notamment employée par les réseaux terroristes modernes. On les considéraient encore hier comme des légendes urbaines des films mirages censés représenter des actes de tortures, de meurtres ou de viol commis sur de vraies personnes. Le cinéma s’est largement emparé de cette légende pour embrouiller volontairement le spectateur : l’aspect de certains films étant si réalistes que beaucoup pensaient regarder d’authentiques snuff movies. De cette malice, est aussi née plus tard, le found-footage – que l’on traduirait en français par enregistrements trouvés – dont le principe consiste à présenter une partie ou la totalité d’un film comme étant des enregistrements vidéos authentiques. Si on a tendance à qualifier le fameux Projet Blair Witch (1999) comme étant le premier film de cette veine, la série française produite par Arte, Les Documents Interdits (1993) en est surement le premier vrai exemple. Plus tôt encore, l’anglais Peter Watkins en avait déjà posé quelques bases avec La Bombe (1965) inventant une attaque nucléaire sur le Royaume-Uni, par l’usage de fausses images d’actualités filmées. Pour ce qui concerne le found-footage lui même, nous vous en avons déjà amplement parlé il y a quelques temps, je vous invite donc à aller jeter un œil à notre article « En finir avec le found-footage de gueule » qui comme son titre l’indique n’envoie pas que des roses à ce sous-genre largement éculé.

Pour en finir avec les qualificatifs, il convient de parler enfin des termes faux-documentaire et documenteur. Il s’agit en réalité, de synonymes dont le second n’est qu’une ré-appropriation poétique du premier, que l’on doit à Agnès Varda. La vocation d’un faux-documentaire est : d’utiliser le prisme du documentaire comme un leurre pour raconter une histoire en partie ou totalement fictionnelle ; de ne pas chercher à dévoiler le pot aux roses et donc, de prendre le risque d’être démasqué. Il s’agit d’un défi que se tend le réalisateur, celui de réussir à duper son auditoire. Bien évidemment, ces entreprises sont d’autant plus intéressantes quand elles parviennent à faire croire à des choses incroyables. Exemples en vrac : le cinéma n’a pas été inventé par les Frères Lumière mais par un Néo-Zélandais du nom de Colin McKenzie (Forgotten Silver de Peter Jackson, 1995), les Américains n’ont pas marché sur la lune et c’est Stanley Kubrick qui a réalisé en studio les images de l’alunissage (Opération Lune de William Karel, 2002), Joaquin Phoenix a arrêté sa carrière d’acteur en pleine gloire pour se lancer dans le rap (I’m Still Here de Casey Affleck, 2010) ou enfin, une vaste entreprise complotiste ourdie par Hollywood empêche le cinéma européen d’exister (Hitler à Hollywood de Maria de Medeiros, 2011).

Pourquoi mentir ? Faire face à « l’éthique documentaire »

D’aucuns pourraient légitimement remettre en question le bien-fondé d’une telle entreprise. Pourquoi mentir ? À quoi bon ? Ainsi, se lancer dans la réalisation d’un faux-documentaire, nécessite « d’accepter de prendre le risque d’être traité de salaud » comme l’explique Peter Jackson, qui fut conspué par les spectateurs néo-zélandais, fâchés d’avoir été dupés par son film. Le genre ayant une vocation parodique et méta assumée, le réalisateur d’un faux-documentaire accepte donc de se voir accuser de « faire le malin ». En réalité, si ce détournement a quelque chose de ludique, c’est qu’il consiste principalement à s’amuser des codes de représentation et à placer le spectateur dans une position complice ou victime, et ce, selon le degré d’implication et de croyance qu’il accepte de livrer en pâture. En dehors de cet aspect ludique et un poil masochiste de l’entreprise, je crois que le faux-documentaire a d’abord pour vocation de questionner notre rapport à l’image. Le spectateur ainsi piégé est sommé de questionner son régime de croyance et de remettre en cause sa crédulité face aux images. On constate depuis plusieurs années, chez les jeunes spectateurs et les classes populaires notamment, les dégâts de trente années d’abandon et de non-éducation à l’image. En résulte une fleuraison de fake news et de théories du complot et l’incapacité pour beaucoup à éviter les pièges de la désinformation. Dans ce monde, le faux-documentaire a l’intérêt d’éveiller la méfiance du spectateur face aux pouvoirs de ces images. De l’éduquer à voir autrement, à analyser, à ne pas croire tout ce qu’une image, un discours, un reportage ou un documentaire lui raconte.

S’ajoute à cela, dès lors qu’on aborde le documentaire et qu’on en pirate les codes de représentation, la question épineuse de ce que l’on appelle communément et peut-être aussi un peu grossièrement : l’éthique documentaire. Ce pacte de confiance, pacte moral, implique que le documentariste respecte une certaine éthique – retranscription précise des faits, respect de la parole et de l’image des personnes interrogées et filmées, non-manipulation des images – ce qui n’implique pas pour autant une absence de point de vue. Par son aspect pleinement mensonger, le faux-documentaire n’a donc rien de vraiment éthique, tout en n’ayant pas grand-chose non plus de non-éthique – la plupart du temps, les protagonistes interrogés étant complices de la mascarade – son caractère hybride est en fait un objet non-identifié qui trouble, divise, énerve et dans notre cas : passionne.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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