Peut-on dire du mal de Christopher Nolan ? 2


A l’heure où une presse quasi-unanime et toute une ribambelle d’admirateurs fou fieffés crient au génie devant Dunkerque, le nouveau film de Christopher Nolan, les réactions épidermiques et agressives que suscitent tous propos nuancés sur le film nous permettent de se rappeler qu’il est encore compliqué, aujourd’hui en France, de dire du mal d’un prophète.

© Steven Gray

Ce jour où j’ai appris à tourner sept fois
mon pouce sur mon smartphone avant de twitter.

J’en vois déjà tressaillir, vibrer derrière leurs claviers, serrer les dents, affuter leurs plus beaux commentaires haineux. Je vois déjà, à l’horizon, avancer l’armée de cinéphiles 2.0 prêts à se lever d’un seul homme pour mordre quiconque oserait contredire les qualificatifs unanimes et fiévreux, les cris d’amours, les superlatifs, les hyperboles, les éloges, les louanges, les hommages, que dis-je les odes, qui déferlent sur la toile (et ailleurs) au sujet de Christopher Nolan et de son Dunkerque. Je dois dire que si j’ai déjà vécu plusieurs fois cette piètre guerre des gangs, subit à plusieurs reprises la vague en osant dire tout le mal que je pensais des relents fascistes de The Dark Knight Rises (quoi de mieux en complément que d’aller lire mon article écrit à l’époque sur le film) et en ayant un peu de réserve sur Interstellar film dont je défendais autant les qualités que je n’en dénonçais les défauts – j’ai une nouvelle fois commis la bêtise de sous-estimer la dangerosité de ce groupuscule extrémiste que sont les admirateurs de Christopher Nolan. La fleur au fusil, au sortir de la projection de Dunkerque, j’ai donc osé twitter plus vite que mon ombre un ressenti emballé-pesé qui, contrairement à 95% de ce qui se poste sur le réseau social de l’oiseau bleu, ne manquait pourtant pas de nuances :

Le mal était fait. Comme Peregrin Touque dans la Moria, j’avais été trop maladroit, j’ai mis les pieds dans le plat, j’ai joué avec le feu, je me suis jeté bêtement dans la gueule du loup. Ni une, ni deux secondes plus tard, mon téléphone passait en mode vibreur in-interrompu, victime que j’étais d’un véritable harcèlement cinéphilique, où l’on me reprochait un manque de nuances, là où cette déferlante de message réagissait surtout au fait que, malencontreusement, j’avais osé en apporter un petit peu dans ce qui me semblait être un aveuglement collectif de plus. Le mécanisme de pensée des adorateurs de Christopher Nolan dont j’ai été la cible, consiste à vous accuser d’employer des méthodes qu’ils utilisent eux-mêmes dans leur entreprise démente. D’aucuns m’accusaient d’inventer une compétition qui n’a pas lieu d’être entre deux cinéastes – Steven Spielberg et Christopher Nolan – et deux films – Dunkerque et Il faut sauver le soldat Ryan (1998) – quand de mon côté je défendais qu’il puisse être acceptable qu’au lieu d’opposer, on daigne comparer, deux films et deux approches, certes différentes, d’un même sujet, à savoir ici : la seconde guerre mondiale. D’autres regrettaient que mon tweet manquait cruellement d’analyse. Ironie, puisque si tant est qu’on puisse prétendre à ne serait-ce qu’une amorce d’analyse en 140 petits caractères leurs analyses à eux se limitaient pour une grande majorité à des superlatifs adjoints de formules tels que « mais comment écrire sur ce film… ! » ponctués du hashtag #choquey et d’une cerise sur le gâteau : le petit smiley ébahi avec la bouche grande ouverte. Face à leurs attaques, j’ai gonflé le torse et d’un tweet fier comme un coq, je leur ai donné rendez-vous ici pour qu’on s’explique.

Alors, entendons-nous bien, je ne vais pas défendre une nouvelle fois la position éditoriale du webzine sur ce cinéaste, nous l’avons déjà fait sans équivoque, dans un autre temps, avec un article sans concessions sobrement intitulé « Nolan m’a tuer » qui était suffisamment provocateur pour qu’on n’en remette pas une couche supplémentaire, d’autant plus dans le climat actuel. Avec l’état d’urgence et tout ça et après ce qui s’est passé à Charlie Hebdo, oser s’en prendre à un prophète c’est devenu un peu risqué. Il convient peut-être plutôt d’ajouter analyse et nuance sur le film dont il est question ici, en répondant à quelques accusations par des arguments étayés. En premier lieu, s’il on a pu me reprocher d’opposer et de comparer deux films soit disant « si différents qu’on ne devrait pas les comparer » je réponds simplement que la comparaison ne s’arrête pas qu’aux similitudes et que l’on peut, bien heureusement, comparer des différences. La comparaison en question portait sur la dimension émotionnelle des deux films. Brandi depuis des semaines, notamment par la presse, comme argument principal à aller voir le film : l’aspect immersif du film n’est à mon sens pas pleinement établi tant il me semble que l’immersion est indissociable d’une certaine implication émotive du spectateur. Hors, à titre personnel – l’émotion est affaire de subjectivité, à peu près comme tout – j’estime que si le film déploie une certaine maestria dans sa mise en scène, cette maîtrise technique est quelque peu asséchée émotionnellement. En résulte une sensation générale de grande froideur et de mise à l’écart émotionnelle du spectateur : un véritable comble pour un film se voulant apparemment immersif. A titre de comparaison, le débarquement allié reconstitué au début de Il faut sauver le soldat Ryan (1998) ou bien encore, l’incroyable bataille de Guadalcanal de la série tout aussi incroyable The Pacific (produite par Steven Spielberg pour HBO) parvient en bien moins de temps à faire ressentir toute l’âpreté et la violence de la guerre, à en transmettre le sentiment et les sensations visuelles, sonores et psychiques.

Trois paragraphes sont passés, et alors qu’il est généralement commun de donner un semblant de réponse dans une belle conclusion à la problématique énoncée en préambule, j’admets que j’ai déjà répondu depuis longtemps à cette question. Peut-on dire du mal de Christopher Nolan ? Indéniablement, non. Jadis, un autre cinéaste transportait avec lui tout un cortège de fans aussi maladroits qu’insolents : Quentin Tarantino. En un sens, ce dernier s’est vu damner le pion et le statut de cinéaste fétiche des jeunes cinéphiles par l’ami Christopher Nolan. L’avantage étant qu’on peut aujourd’hui dire du mal des Huits Salopards (2016) sans risquer de voir débarquer une armée de Rottweilers prêts à en découdre. Mais alors, que vaut cet engouement inapproprié et largement surfait autour de ce réalisateur de films, certes loin d’être mauvais – j’en aime même certains beaucoup, si ça peut m’éviter quelques commentaires virulents de plus – mais surtout à des années lumières des chefs-d’oeuvres que l’on prétend qu’ils soient ? Difficile de le dire. Comme souvent, je crois que ce conflit inter-cinéphiles est probablement nourri par une exagération motrice des deux côtés, l’adulateur primaire ne supportant pas les attaques souvent provocatrices du gang adverse, raillant un endoctrinement qui tourne parfois au fétichisme. De cet entremet de réactions surfaites naît un magma de passions qui s’entrechoquent et finissent irrémédiablement par exploser. Ou alors, peut-être faut-il chercher des explications ailleurs, des explications moins rationnelles. Peut-être, par exemple, qu’il y a des fréquences sonores dans la musique répétitive et envahissante de Hans Zimmer qui ont pour fonction et utilité d’endolorir les cerveaux pour manipuler les esprits faibles. Cela expliquerait cette proportion à coller cette musique de manière ininterrompue sur le film, histoire d’augmenter les chances de lobotomiser un maximum de spectateurs. Ainsi, quand arrive à l’écran à la fin le panneau de générique indiquant « Un film écrit et réalisé par Christopher Nolan », ces individus ainsi hypnotisés par ce chant des sirènes se transforment en créatures indomptables, prêtes à tout pour défendre mordicus leur nouveau prophète. Nous ne voyons pas d’autres explications.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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