Alain Della Negra, En Marge !


Il y a quelques années déjà, nous avions passé quelques heures en compagnie de Alain Della Negra pour parler avec lui (voir l’entretien) de The Cat, The Reverend and The Slave (2012) un documentaire sur les différentes communautés de Second Life qui tissait en filigrane le portrait d’une certaine Amérique désœuvrée et esseulée. Cet entretien nous avait semblé si passionnant que nous ne pouvions pas omettre de réitérer l’expérience pour la sortie en salles de Bonheur Académie.

En Marge !

Couple de réalisateurs s’étant rencontré sur les bancs de l’école d’Arts Contemporains du Fresnoy, Alain Della Negra et Kaori Kinoshita parcourent le monde ensemble depuis plus de dix ans avec comme sujet d’exploration principal : les communautés marginales et New-Age. Après une étape remarquée en 2012 avec The Cat, The Reverend and The Slave (voir notre article) – faisant des allers-retours entre la toile du monde virtuel (le bien nommé Second Life) et l’Amérique désœuvrée de l’Ère Obama – et une multitude de projets (vidéos expérimentales, courts-métrages, installations…) sort aujourd’hui Bonheur Académie, une ethnofiction – dans le sens rouchien du terme, c’est-à-dire une fiction interprétée en partie par de « vrais gens » qui incarnent leurs propres rôles – prenant place dans une université d’été Raëlienne. Là encore, au lieu de verser bêtement dans la caricature ou la simplicité d’une vision folklorique, le film aborde à nouveau le concept de communauté par le prisme des individus singuliers qui la composent. Il s’agit donc moins de dresser le portrait de l’organisation – ses méthodes, sa pensée, sa manière de fonctionner – que de s’intéresser aux destins des gens qui viennent s’y réfugier. Le cinéma de Della Negra et Kinoshita demeure donc en marge, au sens où il n’entre pas dans les canevas de pensée du tout-venant et qu’il ne tangue jamais vers un sensationnel crasse. S’évertuant davantage à rendre compte du sensible et faire confiance aux témoignages des protagonistes qu’ils filment, le duo dresse au fil de son œuvre une cartographie des sociétés en marge, nous donnant les clés émotionnelles pour les comprendre. Ici, même si le dispositif fictionnel est en partie nouveau chez eux – leur précédent court-métrage qui abordait la communauté Rainbow, How Much Rain to Make a Rainbow (2015) en constituait un premier essai – il trouve sens dans l’hybridité qu’il provoque. Intriguant, gênant, souvent étrange, le film questionne la notion de croyance tout en rendant compte, d’une manière inédite chez eux, d’une réalité de terrain retranscrite formellement par le biais de ce que l’on pourrait apparenter à une forme de reconstitution filmée. Accusé à tort d’être un gigantesque film de propagande pour l’organisation sectaire, le long-métrage est en réalité moins un plan de communication qu’une véritable étude sociologique. Face au traitement péjoratif trop souvent fait aux individus qui ont décidé d’évoluer en marge de notre société, Alain Della Negra et Kaori Kinoshita préfèrent l’approche, le dialogue et l’échange, cherchant non pas à nous transmettre un jugement emballé-pesé mais à comprendre ce qui amène ces personnes à rejoindre ces communautés. Évitant la moquerie et les amalgames qui tendent souvent à considérer ces autres comme au mieux des inadaptés au pire des déséquilibrés, Bonheur Académie est l’un des rares films de ces dernières années – avec peut-être le bouleversant Her (Spike Jonze, 2014) – à aborder avec autant de sensibilité l’un des grands maux de notre société contemporaine : une certaine solitude post-moderne.

Entretien avec Alain Della Negra
– co-réalisateur de Bonheur Académie

La première question, celle qui intrigue le plus et qu’on a du déjà plusieurs fois vous poser, c’est de savoir comment vous avez fait pour entrer dans une communauté aussi fermée que celle des Raëliens ?

Il y a deux entrées différentes en réalité, il faut d’abord réussir dans un premier temps à y entrer sans filmer, puis dans un second temps y retourner avec l’idée de faire un film et de sortir sa caméra. On a fait deux fois le stage auparavant mais sans jamais y aller de manière dissimulée. Ils savaient que nous n’étions pas de simples curieux et nous n’avons pas essayé d’infiltrer ce milieu, en sous-marin, comme peuvent essayer de le faire quelques de journalistes qui finissent toujours par se faire démasquer. Nous y allions d’emblée avec l’idée de faire un documentaire et en passant du temps sur place nous avons compris très vite tous les traumas qu’ils ont autour des caméras cachées etc… Avec Kaori, nous avons beaucoup voyagé et rencontré des communautés New-Age à travers le monde si bien qu’on les aborde généralement sans craintes. Mais dans ce cas précis, l’image qu’on a généralement des Raëliens, la connotation sectaire qui les accompagne, nous a forcément un peu flippé au début.

Quand vous débarquez là-bas vous décidez donc d’aborder cette communauté de la même façon que vous aviez abordé la communauté de Second Life avec The Cat, The Reverend & the Slave (2009) ?

On y allait en tout cas pour la même raison : s’intéresser aux gens. A chaque fois c’est l’individu et sa spécificité qui est au centre de notre intérêt : trouver un moyen pour que ces gens qu’on entend pas puissent s’exprimer et que l’on puisse comprendre ce qui les amène à vouloir entrer dans une communauté. Pour nous, les Raëliens c’est une toile de fond, le personnage de Lily on l’a écrit avant de décider de la plonger dans ce milieu. Cette femme qui cherche un peu sa voie et sa place dans la société on l’a rencontrée maintes fois dans les communautés New-Age qu’on a visitées auparavant. On voit vraiment beaucoup de points communs entre les joueurs de Second Life et les Raëliens. Contrairement à ce que l’on pense ce ne sont pas des gens qui essaient de s’extraire du monde ou de se cacher, au contraire, ce sont des personnes qui ont toujours un besoin d’aller vers l’autre et c’est ce qui les pousse dans leurs démarches. Dans le cas des joueurs de Second Life nous avions constaté que c’est souvent le monde réel et leur situation d’isolement dans la campagne américaine qui crée chez eux ce besoin d’aller voir ailleurs pour rencontrer des gens et donner du sens à leur vie. Ils font donc une démarche sociale pour s’extraire d’une certaine fatalité. Leur but en rejoignant une communauté c’est en quelque sorte de se sentir participer à quelque chose, d’être utiles et c’est la même chose chez les Raëliens. Quoi qu’on en dise, cela nécessite un effort, il s’agit de se donner une mission et d’y participer activement. Dans Second Life par exemple cela peut être de faire marcher ton petit commerce virtuel, ta boîte de strip-tease ou que sais-je… En tout cas tu deviens citoyen actif, tu discutes, tu fais des rencontres, tu participes pleinement à la vie d’une communauté. C’est pareil chez les Raëliens, le but qui les réunit tous c’est aussi de participer à la construction de cette ambassade voulue par Raël pour anticiper la venue des Elohims sur terre. Mais la notion de communautés New-Age est au centre de notre travail depuis plusieurs années et c’est peut-être notre voyage à Burning Man que l’on voit à la fin de The Cat, The Reverend and the Slave qui nous a menés à cette réflexion sur les communautés post-modernes et sur ces individus hors-normes, en marge. On a filmé dans le cadre d’autres projets des gens qui voient des choses imperceptibles, certains qui entendaient des sons particuliers, d’autres qui voyaient des lutins ou encore qui se transformaient en animal-totem, l’idée de filmer des choses invisibles nous passionne.

Mais alors comment décidez vous que Bonheur Académie ne sera pas un documentaire à proprement parler mais un film plus hybride mêlant la fiction et le documentaire ?

En revenant de notre premier séjour nous nous sommes dit qu’ils étaient largement sur-médiatisés au regard de ce que représentait vraiment le mouvement, qui en termes d’adhérents est vraiment dérisoire à l’échelle mondiale. Et puis, nous avons ressenti aussi que l’adhésion à ce mouvement était compliquée à vivre pour certains d’entre eux. Il faut savoir qu’ils sont obligés de l’assumer à l’extérieur car Raël leur demande de garder les signes Raëliens, dont ce logo si particulier qui est quand même difficile à porter dans leur vie professionnelle par exemple. Leur adhésion au mouvement les rend vulnérables en un sens qu’ils sont quasiment certains de ne plus pouvoir évoluer dans leurs entreprises, ou en cas de divorces de perdre systématiquement la garde de leurs enfants. Donc on s’est vite dit qu’on allait pas les filmer directement, que c’était trop casse-gueule. Notre but n’étant pas de les mettre en danger et de les stigmatiser encore plus que ne le font déjà les médias et les politiques anti-sectaires actuelles. C’est donc sur ce constat qu’on en est venus à penser à cette idée de fiction. Cela a détendu tout le monde et nous a permis de sortir les caméras. Si vous faites une fiction, vous pouvez leur dire « vous êtes des acteurs » et le rapport au fait d’être filmé change totalement. Ils avaient donc tous un rôle à jouer, ils devenaient des personnages, ils avaient tous un autre prénom à l’exception des guides qui eux, de toutes façons, assument complètement leur appartenance au mouvement. Tout le monde se sent protégé par le filtre fictionnel, on a par exemple jamais fait signer de droits à l’image comme on le fait traditionnellement en documentaire. La décharge de droits d’image c’est quelque chose de très intimidant pour les gens, c’est souvent compliqué de les faire signer pour ça, les gens sont effrayés à l’idée de céder leur image comme si ils n’allaient plus pouvoir la contrôler. Là, quand tu arrives avec un scénario et que tu dis à tout le monde : « vous allez nous aider à faire un film, vous en êtes les figurants » tout le monde se sent plus à l’aise. Il te reste juste à présenter ton scénario aux gens tout en haut, car c’est un système pyramidale, ce qui peut être en soi un avantage, vous n’avez qu’une personne a persuader pour faire apparaître trois cents figurants dans votre film.

Vous avez donc dû envoyer votre scénario à Raël pour avoir son adhésion ?

Non, pas à Raël directement mais à ses sous-chefs. Je ne pense même pas qu’il ait eu le temps de le lire voire même qu’il ait été au courant que ça se passait. C’est l’un des sous-chefs qui s’est occupé de ça et qui a aimé le projet et nous a défendus. On avait déjà demandé à avoir un accord sur un synopsis car je ne voulais pas me lancer dans l’écriture s’ils me disaient non après. Puis dans un second temps, par soucis de transparence on leur a donné à lire le scénario même s’il était clair entre nous qu’ils n’avaient aucun droit de regard dessus jusqu’à la fin du montage. Ils ont vu le film juste avant sa sortie.

Comment avez vous travaillé avec ces non-comédiens pour les faire cohabiter avec les quatre comédiens ? Quel dispositif avez-vous utilisé ?

C’est un peu un dispositif collaboratif à la Jean Rouch où les gens jouent leurs propres rôles. On a présenté aux participants le scénario ainsi qu’à toute l’équipe le premier jour, profitant d’un moment prévu dans le stage où tous les nouveaux se présentent tour à tour. Nos quatre acteurs y sont passés aussi et c’était parti, ça a immédiatement pris. Et en amenant quelqu’un d’un peu connu, un chanteur comme Arnaud Fleurent Didier, je savais que ça allait apporter quelque chose à leur stage car ils sont un peu à la recherche de leur Tom Cruise. Dès qu’on leur a présenté Arnaud et qu’il est monté sur scène, il a été accueilli par des cris, qu’on entend dans le film et qui sont tout à fait réels. C’est une fiction mais dans le dispositif on emprunte pas mal à la télé-réalité aussi, on place des éléments, des personnalités, des profils, tous ensemble dans un lieu et on regarde comment ça se passe.

Il y a une très belle critique du film écrite par Jacques Morice dans Télérama qui compare d’ailleurs votre film à Loft Story.

Oui et c’est un des meilleurs papiers que j’ai lus sur le film avec aussi un autre article de Philippe Person sur froggydelight, ils abordent le film sous tous les angles d’approche possible : si on est un spectateur qui ne sait rien du projet et qui le découvre, ou bien encore si le spectateur est un fidèle de notre travail. Ça nous a vraiment éclairé et c’est assez rare qu’une critique provoque ça, alors quand ça arrive c’est cool.

Moi ça m’a plutôt fait penser non pas à Loft Story mais à des télé-réalités plus récentes qu’on appelle scripted-reality, une sorte de mutation de la télé-réalité dans laquelle la mise en scène est venue se greffer à une volonté initiale de filmer le réel. Tout cela est devenu très hybride, à l’image de votre film et de son dispositif.

Je comprends que cela provoque un peu cet effet sur la forme, mais de notre côté même si on avait une ligne directrice et un scénario, le film est quand même beaucoup basé sur l’improvisation et sur l’incertitude de savoir si la mayonnaise allait prendre. Tout n’était pas figé sur le papier, on avait un canevas mais tout l’environnement est bien réel, ce camp existe et ce serait quand même déroulé sans nous. Ce qui nous intéressait aussi c’était de voir comment cet environnement allait déborder sur les acteurs. Au début du film, Laure Calamy est beaucoup dans le contrôle et l’on voit bien qu’à la fin, le lâcher prise du personnage est aussi celui de la comédienne. Elle a vraiment abandonné un truc en cours de route, elle s’est faite écrasée par le contexte qui nous a de toutes façons tous dominés. Mais moi la télé-réalité m’intéresse vraiment beaucoup, je pense que c’est une forme de documentaire moderne notamment dans ce qui se fait aux États-Unis. En écrivant j’ai d’ailleurs pensé à cette télé-réalité qui s’appelle Next, je me suis inspiré de ce schéma : un mec avec deux nanas qui tentent de le séduire et lui qui doit choisir entre les deux. Au tout début, le rôle aujourd’hui tenu par Arnaud Fleurent-Didier était même dévolu à Jean-Edouard du premier Loft Story. J’avais vraiment écrit pour lui, il devait jouer son propre rôle et nous l’avions rencontré plusieurs fois pour en discuter. L’expérience du Loft a été si violente pour lui qu’on s’est dit que cela serait peut-être dangereux de raviver tout cela en lui faisant revivre le même type de dispositif. D’autant plus que Jean-Edouard, qui se destine désormais plus à une carrière de comédien, est à la recherche de rôle de composition et d’une certaine légitimité. Jouer son propre rôle dans un court-métrage n’allait pas tout à fait dans ce sens pour lui.

Au début, le film était donc prévu pour n’être qu’un court-métrage ?

Oui, mais c’était le budget qu’on avait qui impliquait cela. C’était de toutes façons trop casse-gueule financièrement de l’envisager d’emblée comme un long-métrage. Imagine un instant que les Raëliens mettent au final leur veto sur un long-métrage, ce serait une catastrophe financière pour le producteur. C’est au montage que le film a muté vers un format de long-métrage. On a fait un premier bout-à-bout en coupant un maximum et qui faisait tout de même 45 minutes. On l’a montré au producteur qui nous a dits qu’il ne pourrait rien en faire ou juste l’envoyer à Brive – ndlr, l’un des rares festivals français consacré aux moyens-métrages – mais il fallait oublier les festivals de courts-métrages du fait de sa durée. Il nous a donc proposés de passer au-delà d’une heure et d’en faire un long-métrage, nous avions le matériel pour et il a donc rallongé le montage de plusieurs semaines en conséquence.

Lorsque vous choisissez Laure Calamy et que vous tournez le film à l’été 2015, elle n’est pas encore la comédienne que l’on voit partout, à la télévision dans la série 10 pour cent (2016-2017) ou encore plus récemment dans Ava (Léa Mysius, 2017). On peut donc s’imaginer que dans votre esprit, à l’époque, la reconnaissance du public quant au fait qu’il s’agissait en fait d’une comédienne était amoindri puisqu’elle n’était pas aussi reconnaissable qu’elle peut l’être aujourd’hui.

Oui c’est vrai, mais ce n’était pas le but de choisir des acteurs méconnaissables, dans le cas de Laure on l’a choisi d’abord parce que c’était une comédienne qui était réputée pour aimer prendre des risques. C’est d’abord une idée du producteur, puis nous avons vu les films dans lesquels elle avait joué dont le film Un monde sans femmes de Guillaume Brac dans lequel elle est géniale ou encore Ce qu’il restera de nous de Vincent Macaigne où elle est incroyable. Ce qui nous intéresse vachement c’est aussi tout ce qui tourne autour de la question de la croyance, l’hybridation du documentaire et de la fiction joue avec cela. Les Raëliens ont aussi tout un truc autour de la croyance, avec cette mythologie particulière autour des extraterrestres. Notre film prolonge ce questionnement en mettant le spectateur dans la situation de croire ou ne pas croire à l’histoire alors qu’il sait que c’est Laure Calamy, que c’est une comédienne et qu’elle est placée dans un dispositif particulier énoncé dès le début. Moi qui ne vient pas de la fiction, je suis fasciné de voir que parfois, trois lignes écrites et jouées transportent plus de réel qu’une situation qu’on aurait pu filmer dans un dispositif complètement documentaire. Je trouve ça dingue.

Et puis il y a aussi Benoît Forgeard au casting, un réalisateur qui a son univers bien particulier. Comment s’est-il retrouvé sur le projet ?

C’est très simple, Benoît est un copain, on était colocataires avant lorsque l’on était étudiant au Fresnoy – ndlr, une école d’art contemporain dans le nord de la France – et il a tourné dans mon premier film d’étudiant que nous avions tourné en Californie, il y chantait une chanson puisqu’il était aussi chanteur à l’époque. On a souvent collaboré ensemble depuis. Par ailleurs j’aime beaucoup son travail même si nos méthodes et nos univers sont assez différents.

Puisque l’on parle du cinéma de Benoît Forgeard, avez-vous pensé à Philippe Katerine pour incarner le rôle du chanteur ?

Oui, mais sans oser. Katerine a d’ailleurs vu le film à l’avant-première et apparemment il a beaucoup aimé. Je pense qu’il aurait été formidable. Mais je dois dire que Arnaud Fleurent-Didier est génial et a été un soutien précieux pour nous, il a également fait la musique du film avec Dorothée de Koon, qu’il a également amené sur le tournage et qui a été plus que précieuse. Et puis c’est quelqu’un qui déteste l’ironie et il n’avait pas envie de ça pour le projet. Il nous a donc permis d’enlever beaucoup de cette ironie et a largement apporté en justesse et en émotion à son personnage, parce qu’il y a mis moins de distance que ce que nous avions initialement dans le scénario. Enfin, son univers musical collait bien au projet, parce qu’il se raconte beaucoup dans ses chansons, ça apportait une certaine sincérité au personnage.

Nous en avions déjà discuté lors d’un précédent entretien autour de votre premier film, The Cat, The Reverend & The Slave (2009) l’une des séquences que j’adorais dans ce film qui abordait la communauté des joueurs de Second Life, c’était celle où un couple discutait dans leur cuisine de la gestion du bar à strip-tease que tenait l’un d’entre eux dans le virtuel. Les frontières entre le monde réel et la fiction du virtuel étaient complètement floues, rendant cette situation très troublante. J’ai le sentiment que même si à l’époque vous disiez ne pas être vraiment intéressé par la fiction, l’hybridité était déjà en partie là et se retrouve maintenant pleinement dans Bonheur Académie (2017).

En réalité, nos travaux sont toujours issues d’années de recherches, de terrain, nous travaillons en collaboration avec nos protagonistes jusqu’à ce que nous trouvions la bonne méthode pour libérer la parole, pour filmer des portraits. En vérité Second Life n’était pas tant le sujet de The Cat... qu’un outil qui nous a permit de faire parler et de mettre en scène les gens que l’on a rencontré. C’est la même chose pour la fiction de Bonheur Académie. Face à la caméra les personnages se construisent eux-mêmes et c’est fascinant à observer. On le remarque souvent qu’au montage.

Je me suis demandé si le trouble n’aurait pas été plus grand sans ce panneau texte qui démarre Bonheur Académie et qui donne, d’une certaine façon, toutes les clés de lecture du film et de son dispositif. Qu’est-ce qui a motivé chez vous la nécessité d’être clairs dès les premières secondes sur le fait que l’on était vraiment chez les Raëliens et que certains des protagonistes étaient des acteurs ?

C’est une proposition des distributeurs, avec qui nous avons beaucoup discuté de la manière de proposer le film aux exploitant et aux spectateurs. Pour nous évidemment en tant que réalisateurs nous aimions beaucoup l’idée de perdre le spectateur dans ce stage avec ce début flottant jusqu’à ce qu’il comprenne petit à petit où il est. Nous avons présenté dans un premier temps le film sans le carton dans des festivals et on a en effet eu des retours parfois très violents. On peut le comprendre : c’est un sujet très sensible, on parle de manipulation, de secte et nous ajoutons à ça une couche de trouble entre fiction et réalité. Certains spectateurs se sont sentis eux-mêmes manipulés. Pour nous il était important de soigner cet état d’incertitude, de flottement, de doutes, nous voulions que le spectateur se questionne d’abord sur ce qu’il voit.

Je crois aussi que ce qui peut troubler ou énerver c’est de ne pas avoir de réel point de vue sur la dimension sectaire de l’organisation. La plupart des critiques négatives attaquent votre film là-dessus. On s’étonne par exemple que toute la mythologie fondatrice du mouvement autour de son gourou, de son lien supposé avec les extraterrestres mais aussi tout le scandale médiatique autour du clonage ne soit jamais abordé.

On ne l’aborde pas parce que, tout simplement, ce n’est jamais abordé lors du stage. J’aurais aimé personnellement qu’ils en parlent plus car je pense que c’est intéressant, mais en réalité, tous les participants ont lu les livres de Raël, ils connaissent la mythologie, c’est acquis, ils n’ont pas besoin d’en reparler. Les gens projettent énormément de fantasmes, on nous demande souvent pourquoi on a pas filmé d’orgie par exemple, la réponse c’est simplement qu’on y est allé trois fois et qu’il n’y en a jamais eu ! Mais même l’histoire du supposé clone de bébé, c’est une fiction totale. Quand tu grattes un peu tu comprends qu’il n’y a aucune preuve et que c’était d’abord une gigantesque entreprise de communication. On considère l’organisation comme une secte dangereuse, sur motif qu’elle ferait l’apologie du clonage mais tout cela n’est jamais abordé dans ces camps, je ne sais pas si c’est un sujet tabou mais en tout cas ce n’est pas du tout un sujet qui prédomine chez eux. L’usage de la fiction nous permettait aussi d’échapper à ce procès. Si le film était un pur documentaire on nous aurait demandé de rendre des comptes, de défendre notre point de vue. Là on est dans une zone d’inconfort, un peu dans un entre deux qui est déroutant pour certains spectateurs qui nous reprochent donc une certaine complaisance. Mais nous, ce que l’on voulait c’était avant tout ne pas être dans une position moralisatrice surplombante, c’était trop simple de faire ça, d’autant plus que quand TF1 fait un reportage sur eux, ils font déjà ça. On nous reproche souvent la dangerosité du film, comme s’il avait valeur de propagande et qu’il allait convertir tous les spectateurs. Je pense que c’est surtout vraiment à l’image du mépris de la critique pour le spectateur, qui est bien moins naïf et manipulable qu’on ne le pense. Il faut faire confiance en l’esprit critique des gens, je ne pense pas qu’on fera des adeptes et c’est de toutes façons pas du tout le but.

Mais vous personnellement, est-ce que vous qualifieriez les Raëliens comme une secte ?

En un sens peut-être que oui, mais la nuance que j’apporterai c’est que je pense que le principe même d’anti-secte : – j’entends par là, les associations anti-sectes, les lois anti-sectes… – est débile dans l’énoncé même. Pour moi, il y a aussi des points positifs dans ces sectes, elles ne sont pas toutes à mettre dans le même panier, à commencer par le fait que ce sont des moyens pour des gens à la marge de se réunir dans une société contemporaine qui parfois les exclut. Je crois qu’on peut aussi les regarder ou les vivres comme de véritables laboratoires. Plutôt que d’être d’emblée « anti » je pense qu’il faudrait plutôt les surveiller et y être attentif pour éviter les dérives évidemment et protéger les adeptes, mais sans aprioris aussi violents. Le mot secte est un mot tabou, on a fabriqué de la peur autour de tout ça, si bien que les gens sont facilement choqués dès que deux réalisateurs s’aventurent à filmer un milieu comme celui-ci. Je pense que sans discuter avec eux, sans aller concrètement voir ce qu’il s’y passe, on ne règle aucun problème mais au contraire, on l’alourdit. Après, ça ne m’empêche pas non plus d’être à titre personnel assez critique envers cette organisation, je crois qu’à force de stigmatisation certains adeptes se sont un peu trop réfugiés dans des théories du complot, certains sont proches des théories de Dieudonné par exemple. Mais Dieudonné c’est le même système selon moi, il a commencé à dire des trucs pour la provocation et pour l’humour, il a été censuré et attaqué directement par le Premier Ministre de l’époque et il a commencé à s’auto-convaincre que s’il était autant attaqué par l’État c’est qu’il était missionné pour dire la vérité, il a donc commencé à verser lui aussi dans la théorie du complot. La stigmatisation de ces communautés en marge les rendent donc parfois plus dangereuses qu’elles ne l’étaient à l’origine. Nous avons visité énormément de communautés New-Age et nous avons trouvé que les Raëliens, derrière une volonté de se montrer comme une communauté très subversive, sont en fait très conventionnels. C’est ce que l’on montre aussi dans le film. Dans certains stages de bien-être ou de thérapie que l’on a déjà pu faire et dans lesquels il ne faut pas parler pendant un mois ou encore prendre de l’Ayahuasca… Certains adeptes en ressortent avec la tête bien plus retournée.

En termes de mise en scène, les séquences dans lesquelles apparaissent le gourou Raël, en visio-conférence retransmises sur d’immenses écrans, sont assez incroyables dans ce qu’elles transportent symboliquement. La façon dont lui-même se met en scène devant sa caméra, en légère contre-plongée pour surplomber les fidèles, est frappante, on se croirait chez Orwell.

C’est quelque chose qui me passionnait aussi d’aborder le personnage de Raël comme un personnage de cinéma. On parle depuis tout à l’heure de la notion de fiction et de documentaire, du faux et du vrai et elle est centrale je crois dans le personnage que s’est constitué Claude Vorilhon. Cela m’intéresse de superposer ces deux couches, celle de notre fiction à nous et celle du documentaire sur les Raëliens qui est finalement, pour moi, une fiction beaucoup plus hallucinante. L’histoire de Raël est assez incroyable, c’est quand même l’histoire d’un type qui a plusieurs vies et qui a créé son mouvement sur une histoire difficile à prouver. Il a écrit des bouquins, s’est forgé une légende et a ramassé des millions pour construire une ambassade. L’histoire de sa rencontre avec les extraterrestres semble presque embarrassante aujourd’hui. Même dans le film, il rappelle très vite aux fidèles « les Elohims et tout ça, on s’en fout, ce qui compte aujourd’hui c’est la théorie de développement personnel par le bonheur ». Je pense que c’est d’ailleurs la vraie raison qui pousse les gens à intégrer ces summer-camps, l’envie d’être ensemble, de se trouver une famille et de trouver un moyen d’aller mieux et de s’épanouir, peut-être même plus qu’une réelle croyance en la mythologie qu’il y a autour.

Puisque l’on parle de la manière dont Raël a pu fictionniser son histoire et son image, il faut dire aussi que le cinéma lui a rendu la pareil en ré-utilisant son image pour en faire un méchant de cinéma. Le cas le plus frappant est sans doute le personnage du Mandarin, le grand méchant de Iron Man 3 (Shane Black, 2013) qui a le look de Raël et l’idéologie terroriste de Ben Laden.

Je n’ai pas vu ce film, c’est intéressant ce que tu dis, (ndlr, je lui montre une photo) c’est incroyable ! C’est exactement Raël physiquement. Mais tu sais, avec ses épaulettes, son costume, la coiffure, son symbole de croix gammée, c’est un peu le portrait robot du gourou tel qu’on peut le définir dans l’imaginaire collectif, dont le cinéma ou les comics. Je pense que ce choix de représentation archétypale qu’il a fait, conscient ou non, a largement contribué au fait qu’il soit autant attaqué. Mais le cinéma est de toutes façons très présent dans l’imaginaire Raëlien, on regarde des séquences de Avatar (James Cameron, 2009) durant le stage, comme la séquence de sexe où ils se branchent l’un à l’autre, comme on regarderait des superbes scènes érotiques ! Et ils réagissent publiquement à chaque sortie d’un film mettant en scène des extraterrestres, pour dire si c’est une bonne ou une mauvaise approche. Quand un film montre les extraterrestres comme des ennemis violents ils font même des manifs devant les cinémas avec des pancartes ! Je n’ai jamais parlé avec Raël mais je suis assez persuadé que le cinéma de science-fiction l’intéresse beaucoup. Mais sa mythologie emprunte quand même bien plus à la structure biblique qu’au cinéma, il y a d’ailleurs une traduction de la Bible où Dieu est remplacé par les Elohims.

Vous repartez bientôt en tournage ?

Oui, on prépare un long-métrage au Japon, avec six mois de tournage, qui mêlera aussi documentaire et fiction : nous voudrions traduire cet état mélancolique et bouleversant du Japon contemporain et nous avons choisi pour cela de nous concentrer sur la crise de la natalité. La fracture qui sépare les hommes et les femmes est abyssale. Nous avons essayé de nous concentrer plus particulièrement sur le rapport amoureux de certains japonais avec des objets : poupées, tamagotchis, hologrammes… Il nous a aussi fallu du temps pour trouver le bon dispositif pour filmer ces pratiques toutefois marginales, finalement nous avons projeté nos personnages dans un monde sans femmes. Finalement c’est toujours le même sujet qui nous intéresse depuis plus de dix ans que nous collaborons avec Kaori : cette question de la solitude, c’est ce qui nous touche vraiment. Le fait que l’on soit de plus en plus seuls et isolés dans notre société contemporaine.

Propos de Alain Della Negra,
Recueillis et retranscrits par Joris Laquittant



Pour voir des extraits des repérages (tournés en 2014) pour ce prochain film :
https://vimeo.com/113953995

Le court-métrage How Much Rain to Male a Rainbow sur Bref : http://www.brefcinema.com/du-court-au-long/how-much-rain-to-make-a-rainbow.html 

La bande annonce de « Bonheur Académie » : https://www.youtube.com/watch?v=8Io5WjBOBEU


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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