Le port de la drogue


Titres parmi les emblématiques du film noir et tourné par un cinéaste formé au(x) genre(s) mais capable d’œuvres iconoclastes comme Shock Corridor (diffusé hier soir sur Arte les cocos, eh ouais valait mieux être au courant qu’attendre que je prévienne sur ce coup-là), Le port de la drogue (1953) fait l’objet d’une ressortie en DVD très bienvenue par ESC.

La mort aux trousses

Comme tous les genres, le film noir a ses objets emblématiques et pas que deux ou trois, tant il a été façonné notamment par des cinéastes qui ont marqué le septième art (John Huston, Otto Preminger, Orson Welles…) ou des réalisateurs au talent moins historique mais tout aussi efficace et renommé aujourd’hui comme Jules Dassin, Don Siegel dont nous avions chroniqué le film noir La ronde du crime, et bien entendu Samuel Fuller. Surtout connu pour ces projets rentre-dedans après Shock Corridor (un des premiers films traitant à bras-le-corps le sujet des hôpitaux psychiatriques avec en 1967 l’impressionnant documentaire de Frederick Wiseman Tititut Folies) tel que son récit de guerre Au-delà de la gloire (1980), Fuller s’est forgé la main dans le cinéma de genre, en se cataloguant en réalisateur de westerns et de thrillers. Le port de la drogue est un de ses films noirs, et de ces films noirs qui ont fort supporté le nombre des années pour devenir aujourd’hui comme un « exemple » de ce que le genre peut faire de mieux.

Pour l’anecdote, si le titre français fait référence à la DROGUE, Pickup on South Street l’appellation original n’y fait pas mention et pour cause puisque le film ne parle absolument pas de drogue. Skip McCoy, pickpocket notoire, péta dans le métro new-yorkais le portefeuille de Candy. Manque de pot, ce portefeuille contient un microfilm détaillant une formule chimique servant d’arme pour les communistes, et suscite du coup automatiquement les convoitises et de la police et des gars qui attendaient cette formule et avaient fait de Candy une passeuse, peu efficace sur le coup il faut bien le dire. Vous avez bien lu, pas de drogue dans l’intrigue…Sauf pour la version française et le doublage de l’époque de sa sortie, où considérant que le Parti Communiste était alors une des grandes forces politiques de l’hexagone, les doubleurs ont jugé bon de dépolitiser l’intrigue et de recentrer autour de de la grosse héro de batard. Quoi qu’il en soit, le scénario, écrit par Fuller lui-même obéit à ce que doit être un film noir qui se respecte : sécheresse de la psychologie, morale relative, environnement urbain/humain plutôt délétère. A ce titre, le personnage et le traitement du personnage de Moe, tragique et sans pitié à la fois, mérite sa place parmi les plus parlants exemples du genre…Le seul défaut que je lui trouverai, un peu stupidement, c’est son happy end un peu trop easy. Mais le défaut est mince, tant Fuller, et c’est là ce qui rend Le port de la drogue, donne un vrai souffle de réalisation à son script, violent et sensuel, délaissant le côté souvent statique du film noir (lorsqu’il est mis en scène par de simples artisans) pour des mouvements de caméra rapide, permettant des plans assez longs, se rapprochant et s’éloignant des personnages d’une seconde à l’autre, comme si le spectateur était en danger et devait être sur le qui-vive, à l’image d’un fauve.

Pour compléter une copie magnifique rendant grâce à la lumière et aux contrastes prononcés du long-métrage, il n’y a malheureusement qu’un seul bonus. Mathieu Macheret, critique cinéma au Monde (vous connaissez ce truc ?) ne tarissant pas d’éloges sur l’œuvre, livre une analyse très complète pour une vingtaine de minutes des motifs du film et du cinéma de Fuller, sa mise en scène, son sens de l’écriture…Macheret va sur ce point jusqu’à parler de génie, je n’en dirais peut-être pas tant,, mais Le port de la drogue est indéniablement un des meilleurs films noirs jamais tournés, n’est-ce pas lecteur qui va se procurer le DVD de ce pas ?


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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