L’inexorable enquête 2


Dans la collection Film Noir de Sidonis Calysta, est sortie L’inexorable enquête une pépite pur jus, fruit de la rencontre entre la patte de Samuel Fuller et un réalisateur efficace, cité en référence par des illustres inconnus comme Martin Scorcese, Phil Karlson.

Le poids des mots, le choc des photos

C’est dans son livre Un voyage à travers le cinéma américain que Martin Silence Scorcese souligne l’intérêt de ré-évaluer plusieurs cinéastes que nous autres européens, nous n’avons pas exactement placés comme des incontournables. André de Toth en fait partie, et celui qui nous occupe aujourd’hui, Phil Karlson. Très solide réalisateur ayant officié dans le western notamment, il a tourné une série de films noirs comme Le quatrième homme (1952) cité parmi les mieux rodés et dignes d’intérêt. Sidonis Calysta édite en DVD un de ses excellents travaux dans le genre avec un titre assez pourri en français L’inexorable enquête, qu’on oubliera vite pour parler plutôt de Scandal Sheet. L’histoire autour du projet mérite d’être présentée en introduction : à la base, il y a un roman de Samuel Fuller, futur auteur du film noir emblématique Le port de la drogue chroniqué il y a peu (comme quoi, le monde est petit) dont un certain Howard Hawks achète les droits pour Humphrey Bogart. Comme bien souvent, le projet ne se fait pas et tombe dans l’escarcelle du plus modeste Karson, au plus grand et injuste déplaisir de Fuller qui, d’après ses dires, sera furieux du résultat…

Initialement, L’Express (à ne pas confondre avec le support macronien français contemporain) était un respectable journal mais sous l’impulsion de Mark Chapman il est devenu une espèce de torchon sensationnaliste. Sous son aile, le rédacteur Steve McCleary fait son job de la manière la plus cynique qui soit, se rendant sur des lieux de crime avant la police pour prendre des photos en priorité, enquêtant à côté et sans prévenir les autorités pour avoir des scoops (on pense à une version 50’s de Night Call), et surtout sans aucun scrupule malgré les réticences de sa girlfriend et collègue. Tout se passe bien (dans le sens : le canard brasse un max de thunes en envoyant valser la déontologie) mais par un méchant hasard, Chapman tue son ex-épouse et doit camoufler le meurtre. Évidemment, le rédacteur en chef du journal commence à voir McCleary s’intéresser à son propre crime qu’il parvient à tenir non-élucidé pour le moment…Le schéma de L’inexorable enquête a, vous l’aurez constaté, une mécanique particulièrement huilée d’ironie et d’une fatalité toute mêlée d’humour très noir. Rapidement, afin de conserver son apparence d’innocence, Chapman en vient à corriger les textes que McCleary écrit sur son crime et à superviser l’enquête que ce dernier mène pour découvrir le tueur, en tentant de l’aiguiller bien sûr mais avec un succès très relatif, l’étau se resserrant toujours plus : il a tellement bien formé son disciple à l’école de la filouterie dénuée d’empathie qu’il en devient son danger numéro un. Violemment satirique, le postulat mène à une fin que n’aurait pas reniée Billy Wilder et Joseph L. Mankiewicz, en livrant au passage, durant l’intégralité du métrage, une vision assez glauque et terne des rapports humains à l’amour et à la solitude (ironie encore, de voir que Chapman tue son ex-épouse après l’avoir revue par hasard à une soirée matrimoniale organisée par son journal) .La séquence du bar avec le groupe d’alcoolique est inoubliable en ce sens.

Fidèle à son travail de toujours, Sidonis livre une copie DVD admirable et la restauration permet d’apprécier Scandal Sheet à sa juste valeur plastique, bien que l’efficacité de Karlson ne fasse pas oublier ce que la virulence de réalisation d’un Samuel Fuller aurait pu donner à la place. En bonii, les éternelles présentations de Patrick Brion, Bertrand Tavernier, et François Guérif proposent un éclairage sur le film et son background où les anecdotes et points de vue se répètent ou se complètent. Peut-être que l’idée d’une table ronde serait dans ces cas-là plus pertinente ?


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.


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