It Comes at Night


Un an quasiment jour pour jour après la sortie de The Witch sort en salles un nouveau film indépendant américain aux relants horrifiques : It Comes at Night. Souvent comparé à son ainé, ce nouveau (par)venu est-il à la hauteur de nos espérances ?

A l’Ouest, un jour nouveau

Face à la qualité relativement mauvaise d’un certain cinéma de genre américain grassement financé, des films plus fauchés – souvent produits dans le circuit indépendant – définissent depuis quelques années un nouveau paysage. En véritable bêtes à festivals, des films comme It Follows (David Robert Mitchell, 2014) ou The Witch (Robet Eggers, 2016) ont bénéficié partout où ils passaient d’échos de presse élogieux et de qualificatifs souvent exagérés. Un enthousiasme déraisonnable pour certains mais toutefois compréhensible au regard de la qualité plus que médiocre des films concurrents depuis la fin des années 90. Si l’an dernier, nous avons fait partie de ceux qui ont salué le vent d’air frais que constituait l’étonnant The Witch, nous attendions de pied ferme ce nouveau petit phénomène du cinéma d’horreur indépendant que serait It Comes at Night, second film d’un jeune réalisateur américain du nom de Trey Edward Shults. Plus proche en réalité du thriller angoissant et du sous-genre du film post-apocalyptique que du film d’horreur traditionnel, le long-métrage raconte l’histoire de Paul (Joel Edgerton), un père de famille vivant reclus dans sa maison familiale, isolée au milieu des bois, avec sa femme et son fils, craignant d’être contaminés par un virus mortel et vivant en totale autarcie, obéissant à des règles strictes dictées par le maître de maison. Mais une nuit, malgré toutes les mesures de sécurité que s’infligent la petite famille, un individu s’introduit dans la maison. D’abord suspecté d’être infecté, il va finalement se révéler être un autre père de famille en quête de vivres, d’eau potable et d’un toit pour sa famille. Paul et sa femme décide donc de les héberger cet autre père et sa famille, mais la cohabitation, dans le contexte particulier d’une société gangrenée par la paranoïa, va vite s’avérer compliquée.

Avec son titre annonciateur et volontairement mensonger, le réalisateur réussit un véritable tour de force : nous plonger, spectateurs, dans l’attente d’une révélation sur ce Ça – soit le It du titre – qui doit émerger de la nuit. Ainsi, la paranoïa qui semble frapper ce monde en perdition contamine dès les premières minutes le spectateur lui-même, tenu en haleine par la possibilité d’un surgissement, au coin d’un couloir obscur ou d’une nuit en forêt. De cette attente vaine, peut naître au choix, un profond ennui, un agacement ou une véritable fascination. Il faut dire que tout film jouant la carte de l’hypnotisation des spectateurs prend le risque d’en perdre une grande partie en cours de route. C’est donc les yeux ronds, dans un état second entre sommeil et fascination, que l’on assiste passivement au délitement progressif d’une cellule familiale classique. Cela constitue un point commun très fort avec le scénario de The Witch, tant les deux films, bien qu’anachroniques, dressent des portraits de familles américaines chrétiennes classiques à leurs époques respectives, dont les idéaux sont mis à mal par une présence fantastique ou un danger qui les dépassent. Si les thématiques croisées du héros américain moyen, du père absent/présent et des rapports pères/fils rappellent à bien des égards le cinéma de Steven Spielberg dont c’est l’un des axes d’analyse principal, le film, de par sa mise en scène contemplative, tortueuse et plus encore son culte du mystère, rappelle plutôt deux des héritiers désignés du maître que sont M.Night Shyamalan – on pense souvent à The Village (2004) avec ce monde extérieur auquel on ne doit pas accéder par sécurité – et bien sûr Jeff Nichols (la présence de Joel Edgerton n’y étant peut-être pas pour rien) nouvelle figure de proue, lui aussi, d’un cinéma américain indépendant ayant quelques accointances avec les genres.

Sans aucun doute, de même qu’il nous tarde de découvrir les prochains films de David Robert Michael et Robert Eggers, Trey Edward Shults semble intégrer une petite famille de réalisateurs trentenaires qui ne font vraiment pas genre et sur lesquels il convient de garder un œil pour les années à venir. Après deux décennies de disette, le cinéma de genre américain s’apprête peut être à retrouver sa grâce et à laisser place à autres choses que des habiles faiseurs (n’en déplaise aux adulateurs des James DeMonaco, James Wan et autres Scott Derrickson) qui ont transformé le cinéma d’horreur moderne en train fantôme, dans lequel l’angoisse ne s’infuse plus longuement pour être dégustée comme un bon vieux thé Earl Grey, mais se prend par shoot, pour provoquer de brèves mais intenses décharges d’adrénaline. A contre-pied, ces jeunes réalisateurs que l’on pourrait appeler par provocation La Nouvelle Vague, jouent la carte d’un cinéma moins tourné vers son art forain géniteur que vers la littérature fantastique plus exigeante. En résulte une mise en scène moins pompière et efficace, dont l’enjeu majeur sera principalement de ré-éduquer le public à ne plus rechercher la facilité d’effets immédiats mais d’apprécier le plaisir que l’horreur prenne son temps, construite sur des effets à retardements. Aussi, il convient donc au public de ne plus rechercher le sursaut payé-emballé-pesé, mais bien au contraire le cauchemar, le vrai, celui qui hante, celui qui, s’il n’a pas pour but d’être immédiatement efficace, se loge dans un coin du cerveau pour y faire son nid et marquer l’esprit à jamais. En un mot ? L’épouvante. La vraie.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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