Le cabinet du Docteur Caligari


Au même titre qu’un Nosferatu le vampire (Friedrich Wilhelm Murnau, 1922), Le cabinet du Docteur Caligari est une oeuvre séminale des cinémas fantastique et d’épouvante, en plus d’être le film expressionniste parfait : retour sur le long-métrage de Robert Wiene, à l’occasion de la belle édition combo DVD et Blu-Ray par Potemkine Films.

Devenir Caligari

Bien des mouvements artistiques ont traversé les temps, mais pour les amateurs de cinéma de genre, il y en a un, en particulier, qui fait un peu office de Papa : l’expressionnisme allemand. Je vais vous épargner le cours d’histoire de l’art (Wikipédia ou Monsieur Boulechon, professeur à Noisy-le-Sec feront l’affaire) mais pas la mention de tout ce que les genres horrifique, fantastique, d’épouvante, doivent aux films germaniques muets réalisés entre la deuxième moitié des années 10 et la fin des années 20. Des éléments aussi divers que Tim Burton évidemment, mais aussi James Whale et ses Frankenstein ou La maison des morts ou encore le giallo ou Dario Argento (quoi de plus expressionniste que le baroque d’un Suspiria) sont directement issus de la vision du monde expressionniste, plastique tout autant que thématique. On cite beaucoup, et à juste titre, Nosferatu le vampire, Dracula détourné (pour des raisons de droit) par Murnau en 1922 dont les plans sont directement entrés dans un panthéon du cinéma fantastique et que tous les amateurs se doivent d’avoir vu au moins plusieurs fois, tant son réalisateur pose les bases de bien des séquences de suspense que nous verrons par la suite dans des films comme les slashers. Au moins égal, Le cabinet du Docteur Caligari, conçu en 1920 par Robert Wiene se voit lui aussi, en 2017, comme un impressionnant pionnier, à la pertinence artistique intacte.

Composé en six actes, le scénario ouvre l’intrigue par une discussion dans un parc, entre deux personnages, un jeune, Francis, et un vieux (que je sais pas comment qu’il s’appelle). Francis aborde sa vie personnelle, et le reste du film s’engage dans un flashback, narrant sa rencontre avec le Docteur Caligari, savant qui travaille sur le somnambulisme et dont le cobaye, Cesare, se livre à des meurtres lorsqu’il est sous hypnose…Le cabinet du Docteur Caligari est la quintessence absolue de l’expressionnisme de par visuellement le maquillage et jeu des comédiens ainsi que les décors, obtus, irréels, donnant à voir une ville aux formes inhabitables. Rien que sur cet aspect plastique, subjugué par le travail sur les couleurs (tout le film n’est pas noir et blanc, bien au contraire, passant du bleu au jeune), le film est une pièce artistique incontournable, allant au-delà des notions de beau pour signifier une autre façon de faire de l’art qui a marqué l’histoire. Toutefois, la vision du Docteur Caligari en 2017, jumelée avec ce que l’on sait de l’époque de sa conception et de ce qui fait la nôtre, revêt un caractère particulier et très troublant : Robert Wiene propose un monde angoissant, sans repères ni géographiques ni moraux (notamment grâce à un des premiers exemples de twist scénaristique : qui est fou et qui ne l’est pas ?), un chaos fertile pour la manipulation propre à l’hypnose et un meurtre. A la fois critique de l’absence d’espoir et de direction (désillusion héritée du drame de la Première Guerre Mondiale pour Wiene et ses camarades expressionnistes), et prémonition, sentiment que lorsque l’ordre viendra il ne pourra être que mortifère, Le cabinet du Docteur Caligari préfigure la montée du nazisme de dix ans certes, mais propose tout autant un frappant parallélisme avec notre période contemporaine. Inquiète, elle aussi en perte de repère, chaotique à sa façon et par là-même toute prête à subir un ordre, aussi brutal soit-il, lorsque celui-ci viendra, se « vendra » comme celui qui la rassurerait, et l’hypnotisera.

Le travail de Potemkine Films, dans l’édition combo DVD et Blu-Ray du long-métrage est exemplaire. On y trouve une copie admirable, donnant littéralement une nouvelle jeunesse à l’œuvre, et une très intéressante possibilité de choix pour la bande son : vous pouvez regarder Le cabinet du Docteur Caligari avec une musique de chambre avec cordes « classique » plutôt atonale (Hochschule) ou bien avec une soundtrack electro-ambiant, qui se marie à merveille avec l’ambiance du film et a ma préférence, à titre personnel (composée par In The Nursery). En bonus, outre la présentation par Pacôme Thiellement, Potemkine propose deux riches documentaires : l’un diffusé sur Arte Caligari ou l’invention du film d’horreur au titre trompeur puisqu’il se concentre bien davantage sur la dissection de l’expressionnisme et du film que ses ramifications avec le cinéma ultérieur, et l’adaptation en documentaire du livre de Siegfried Kacauer, De Hitler à Caligari, une histoire psychologique du cinéma allemand. De par cette richesse et ses qualités aussi bien extérieures (beaux packaging et artwork) qu’intérieures avec son contenu, cette édition est clairement, pour le moment, la meilleure du film de Wiene.

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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