Tropique du Cancer


Fidèle à sa mission de rendre honneur au giallo, Le Chat qui Fume sort un superbe coffret combo DVD/Blu-Ray du Tropique du Cancer, curiosité transgenre.

Club Tropicana

Comme bien des genres usés jusqu’à la moelle, le giallo a connu la gloire, la déchéance, le retour en grâce plus ou moins lointain (avec des œuvres comme Amer notamment) et des croisements plus ou moins heureux. Tropique du Cancer est de ces derniers, curieux objet, singulier dans la production du genre italien de son époque. Tourné en 1972 par deux cinéastes, Eduardo Mulargia (rodé au western, qui prend en charge les séquences de mise en scène avec les comédiens, celles de l’intrigue au sens propre quoi) et par Gian Paolo Lomi (qui tourne les séquences documentaires, si, si, parce qu’il y en a), Al Tropico del Cancro troublera l’amateur de giallo hardcore, attisera la curiosité du connaisseur du cinéma d’exploitation rital, et pourrait du même coup en dérouter négativement chacun. Le Chat Qui Fume, éditeur majeur en France du giallo, nous permet de découvrir le machin dans un écrin particulièrement notable, en la présence d’un superbe combo DVD/Blu-Ray, limité à 1000 exemplaires.

Le Docteur Williams, docteur exilé à Haïti sous la belle dictature de Papa Doc Duvalier, découvre un puissant produit hallucinogène et aphrodisiaque qui aussitôt suscite la convoitise de plusieurs personnes de l’île…Et bientôt la mort de plusieurs personnes, dont les associés du docteur. C’est le moment que choisissent un des anciens amis, Fred Wright et sa meuf Grace pour se pointer pour des vacances haïtiennes et se retrouver mêlés au bordel ambiant. Comme dit précédemment, l’étiquette de giallo est pour Tropique du Cancer carrément réductrice, et presque trompeuse, tant en réalité le premier meurtre giallesque n’arrive qu’à…La 49ème minute. Plusieurs protagonistes gravitant autour de la lutte pour obtenir la fameuse drogue sont en effet décimés les unes à la suite, avec sadisme, mains gantées, visage du tueur inconnu et du coup intrigue whodunit comme il se doit mais la première séquence de mise à mort dans la grande tradition est très tardive, n’offrant une perspective « jaune » que très tardivement dans le film. Plus encore peut-être que le giallo, Tropique du Cancer emprunte d’abord au film fantastico-exotique (précurseur de par son lieu de L’emprise des ténèbres, en beaucoup moins brillant), par son ambiance moite et surtout SA séquence d’hallucination érotique qui fait penser à ce qu’aurait donné une publicité Yves Saint-Laurent écrite par un Hergé en mode Tintin au Congo, mais aussi, et surtout serais-je tenté de dire, vu le nombre de minutes que cela prend dans le long-métrage, au mondo. De longues minutes sont dédiées à une captation documentaire, efficace mais voyeuriste dans la plus pure lignée du genre créé par Cavara, Jacopetti et Prosperi avec Mondo Cane (1962) des traditions haïtiennes les plus singulières, comme un abattage et une transe rituels. Film transgenre alors ? Incontestablement, mais hélas surtout ennuyeux à la vérité et brouillon dans l’écriture, défauts pas compensés par une esthétique décevante pour ce genre si pointilleux que devrait être le giallo (on se souvient du mal écrit mais magnifique Journée noire pour un bélier n’est-ce pas).

En termes d’édition par contre, Le Chat Qui Fume livre un travail absolument exceptionnel. Tiré en exemplaires limités comme dit plus haut, le digipack propose le film en trois formats : DVD, Blu-Ray (d’une qualité idéale, rendant justice aux couleurs vives de la photographie et de l’environnement d’Haïti)…Et même en qualité VHS, déplorable donc, mais au charme incroyable et nostalgique qu’on ne peut que célébrer. Parmi les bonii, l’éditeur met les bouchées doubles avec des films annonces mais surtout pas moins de quatre featurettes pour une durée totale de près de deux heures : un entretien avec chacun d’un des deux co-réalisateurs (« Mort à Haïti » et « Voyage hallucinatoire ») et deux autres entretiens, plus analytiques sur Tropique du Cancer et le giallo, avec le scénariste/essayiste Fathi Beddiar (qui a notamment écrit Colt 45 de Fabrice Du Welz) et Francis Barbier de Devildead.com. Si on ajoute à cela un artwork parfait, présentant plusieurs affiches du film au fur et à mesure que le coffret se dévoile, on tient là une des plus belles éditions de giallo jamais sorties sur le territoire français. Rien que ça.


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *