Pirates des Caraïbes : La Vengeance de Salazar


Après un quatrième opus plus que minable faisant lui-même suite à deux volets qui s’enfonçaient toujours plus dans l’abscons, ce cinquième volet de Pirates des Caraïbes avait pour double ambition de nous réhabiliter un tant soit peu la saga, ainsi que de relever un peu la cote de popularité de son comédien principale, en désuétude totale à la vie comme à la scène. Bilan des courses.

Dr. Jekyll et Mr. Hyde

Au rang des franchises qui sentent bons le seriel des années cinquante et soixante, la saga Pirates des Caraïbes tient le haut du pavé. Il faut dire qu’après avoir réussi un premier épisode matriciel, Pirates des Caraïbes : La Malédiction du Black Pearl (Gore Verbinski, 2003) – fort réjouissant et bien gaulé qui installait d’abord un univers puissant à grand coup de dollars et bien sûr un personnage principal devenu instantanément culte – les studio Disney auraient été bien idiots de ne pas sentir la bonne odeur d’argent qui s’offrait à eux. Le succès au box-office du second épisode, Pirates des Caraïbes : Le Secret Coffre maudit (Gore Verbinski, 2006) – qu’il convient de sauver tant il contribua en grande partie à forger la mythologie de la saga, notamment avec son mémorable méchant tentaculaire Davy Jones incarné par Bill Nighy – leur donnèrent raison et motiva le studio à enchaîner avec un troisième film convenu et bordélique Pirates des Caraïbes : Jusqu’au bout du monde (Gore Verbinski, 2007) et un quatrième volet ni fait ni à faire, Pirates des Caraïbes : La Fontaine de Jouvence (Rob Marshall, 2011). Ces suites ont d’intéressant qu’elles ne parviennent jamais à la cheville des deux premiers volets mais surfent tout bêtement sur une mythologie et un univers suffisamment développés pour être un socle solide à la production en chaîne de séries B plus ou moins bien menées, capitalisant sur une recette qu’il convient simplement d’appliquer à la lettre. C’est à peu près le programme de ce cinquième opus qui tente, plus encore que ses deux prédécesseurs – qui jouaient davantage la carte de la singularité – de retrouver les ingrédients miracles du premier épisode. En outre, le programme est donc à peu près le même, le scénario – bien que très faible, on y reviendra – s’appuyant sur le même schéma : une quête à mener pour mettre la main sur un artefact liés aux légendes marines et pirates – ici, le trident de Poséidon, rien que ça – et une course-poursuite entre différents belligérants, entre terre et mer, pour mettre la main le premier sur ce trésor et ses pouvoirs.

Ici, l’histoire démarre avec le fils de Will Turner – remember Orlando Bloom, ouais ce mec qui mouillait la culotte de nos grandes sœurs, un bellâtre parti trop tôt – un sympathique jeune premier qui a promis à son père – qui est, donc, rappelez-vous, prisonnier depuis des années dans les tréfonds des océans du fait de sa confrontation avec Davy Jones dans le second opus – de rompre le sort qui pèse sur lui en trouvant le légendaire trident de Poséidon dont on dit qu’il pourrait rompre instantanément les malédictions des océans. Problème, un méchant corsaire espagnol, le bien nommé Salazar (incarné par l’impeccable Javier Bardem) veut lui aussi s’en emparer pour rompre le sort qui le touche et les voue, lui et son équipage, à être prisonniers des profondeurs dans un état de décomposition entre la vie et la mort. Plus encore, il espère par là se venger d’un certain Jack Sparrow qui serait largement responsable de cette malédiction qui, il faut bien le dire, est un handicape social suffisamment grand pour qu’on réclame réparation et vengeance. Voilà donc que le fieffé pirate entre dans l’échiquier et va à son tour se retrouver embarqué dans cette quête, avec son équipage de bras-cassés qu’il fait bon de revoir et une jolie astronaute qu’il fait bon voir tout court. Tout cela serait beaucoup trop simple à suivre et à comprendre si les scénaristes n’avaient pas eu l’idée d’ajouter un énième concurrent dans la course, pour notre plus grand plaisir il faut bien le dire, en la personne du Capitaine Barbossa, toujours brillamment interprété par un Geoffrey Rush au poil (de barbe). Je vous l’accorde, tout cela est vraiment très alambiqué – et encore je vous ai omis quelques détails comme la sous-intrigue autour du compas magique de Jack Sparrow… – mais je me rassure en me disant qu’à la vision du film rien n’est vraiment plus clair que ce résumé.

Ceci étant dit, si la faiblesse abyssale du scénario de ce cinquième volet est largement responsable de l’ennui qu’on éprouve à sa vision, le goût qu’il reste en bouche est bien aigre tant le film parvient, ci et là, à raviver à nos papilles quelques saveurs qu’on croyait révolue dans cette saga depuis des lustres. En effet, un troisième épisode boursoufflé de tout côté et un quatrième épisode plus mélo qu’autre chose avaient largement tari le peu de fraîcheur qu’il restait à cet univers, un charme qui parvient à re-pointer de temps à autre le bout de son nez dans cet épisode, fort d’un soin tout particulier à respecter et enrichir la mythologie de la saga – revenir à la narration certes redondante mais qui a fait ses preuves d’utiliser les légendes pirates comme base du fantastique – et à développer le background du personnage de Jack Sparrow – l’occasion d’un flashback dans lequel apparaît une déroutante doublure numérique rajeunie de Johnny Depp – et d’élaborer au passage un peu plus encore son mythe. Mais là où le film étonne c’est notamment dans l’inventivité retrouvée de ses séquences d’action, moments mémorables et drôles, où le personnage de Sparrow, héritage guignol des grands acteurs burlesques, fait du décor – navires, villes, îles – un véritable terrain de jeu d’équilibriste. A ce titre, la séquence quasi-inaugurale qui transforme une simple scène de casse en une course-poursuite destructrice absolument hallucinante, ou bien encore une séquence de guillotine se transformant en roller-coaster de l’horreur, sont autant de moments dans lesquels le corps de Johnny Depp est littéralement malmené par le décor si bien que la surimpression avec Buster Keaton n’a jamais été aussi flagrante.

Puisque nous y sommes, venons-en à ce qui me semble être l’un des points de réflexion les plus intéressants de ce nouvel opus : Johnny Depp lui-même. On ne cesse de le dire et c’était d’ailleurs l’un des points d’ancrage de mon analyse sur les comédiens hollywoodiens dans l’article Programmé/Programmable : Johnny Depp n’est devenu aujourd’hui que l’ombre de Sparrow, le personnage ayant déteint d’une part sur tous ses rôles suivants – si bien qu’on l’accuse unanimement de se répéter et d’appliquer inlassablement la même recette – mais plus encore sur sa vie privée. Le personnage de pirate alcoolique, malhonnête, incontrôlable et homme à femmes volage ne fait plus qu’un avec la notoriété publique de l’acteur. Lui qui jadis arborait un look de bel éphèbe cool à la James Dean a clairement basculé du côté craspec de la Force, arborant barbe de pirate, cuir chevelu qui raconte une demie-vie de décolorations et qui paraissent lavés tout au plus annuellement, tatouages sur-envahissants et dents en or ponctuant le tableau parfait d’une allure de rock-star sous cocaïne, de surcroÏt bouffie d’alcool. Sans verser bêtement dans le people, il convient de rappeler qu’à sa séparation avec la française Vanessa Paradis se sont succédées des accusations de violences conjugales sur sa nouvelle compagne, la jeune actrice Amber Heard et qu’aux frasques judiciaires se sont additionnées des frasques financières incontrôlables qui l’aurait mené depuis quelques mois à la banqueroute. A la vie comme à la scène, Depp n’est donc aujourd’hui plus que l’ombre de lui-même – une entreprise d’auto-destruction artistique qui rappelle celle que s’est infligé en son temps Marlon Brando, idole et modèle de Johnny Depp – si bien que plus aucun studio ne mise un kopeck sur son nom quand, quelques années auparavant, au début des années 2000 et au sortir de prestations mémorables et de succès colossaux au box-office, il était sacré cinq années durant comme l’acteur le plus rentable du marché. Aujourd’hui, alors qu’il est consacré acteur le moins rentable de 2016 et malgré cette succession de scandales, étonnamment, Disney continue de lui faire confiance et outrepasser son image borderline, capitalisant sur des personnages de marques auxquels la star est tout simplement indissociable.

Dans Pirates des Caraïbes : La Vengeance de Salazar (2017) on retrouve le pirate au fond du trou, saoul comme jamais – le personnage a toujours eu un penchant pour le rhum mais pas au point de gargariser son texte quatre vingt cinq pour cent du temps – et en pleine descente aux enfers. Il n’a plus de navire, plus d’équipage et sa légende par delà les mers s’étiole au profit de celle de son éternel rival, le capitaine Barbossa. L’anti-héros gouailleur est devenu un anti-héros tout court, presque plus anti que héros, il n’a plus rien de séduisant, si ce n’est ses failles qui laisse voir en lui, encore, un zeste d’humanité. L’arc narratif principal du film, son ambition sous-jacente, serait donc plutôt d’élaborer une véritable entreprise de réhabilitation de Johnny Depp en réhabilitant la superbe de son double de fiction. Chasser Hyde pour retrouver Jekyll. Vu sous ce prisme, ce cinquième épisode apparaît donc comme un documentaire, une parabole sur la vie privée de Depp, une mise en abîme aussi étonnante qu’émouvante. Lorsqu’à la toute fin du film, le pirate retrouve enfin son aura et son galion, on pourrait se plaire à retrouver l’acteur qui nous a tant étonnés et impressionnés dans le passé. Mais tout cela nous apparaît comme rien de plus qu’une couche de vernis sur un vieux meuble qui a pris l’humidité. A peine le générique démarre-t-il que tout s’est déjà à nouveau craquelé et que le souvenir d’un acteur amorphe, spectateur de sa propre décrépitude, de son impuissance à exister et résister revient à nos souvenirs. Alors, peut-être que la beauté cachée du film réside dans cet acte désespéré, dans ce dernier élan de fidélité d’un studio pour sa star, un sauvetage en eau trouble dont la plus belle image métaphorique conclut peut-être en partie cet épisode, lorsque Johnny Depp se retrouve hélitreuillé par l’ancre d’un navire des profondeurs des océans dans la dernière grande séquence d’action du film. Sur-interprétation vous dites ? Soit, mais la vision d’un mauvais film vous est toujours moins douloureuse, moins énervante, quand sous la coque de l’épave on tente de déceler les petits trésors enfouis.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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