On l’appelle Jeeg Robot


Après Vincent n’a pas d’écailles (Thomas Salvador, 2014) première tentative de greffe réussie entre le cinéma d’auteur français et le film de super-héros, débarque sur les écrans un nouveau super-heros movie européen avec On l’appelle Jeeg Robot (Gabriele Mainetti, 2017) qui mêle le polar italien au même genre super-héroïque.

Enzo n’a pas d’écailles

Passé par a peu près tous les festivals qui ne font pas genre(s), On l’appelle Jeeg Robot s’est forgé, et c’est peu de le dire, une solide réputation. Il faut admettre que sur le papier, le film a tout pour intriguer. Vendu (à tort) comme le premier film de super-héros italien, le film s’inscrit en réalité dans un sous-genre déjà largement colonisé par le cinéma italien des années 60 à 70 lorsque ce dernier adaptait notamment des bandes-dessinées italiennes : les fumetti, tels que Danger : Diabolik ! (Mario Bava, 1968) ou Superargo – L’invicibile Superman (Paolo Bianchini, 1968) puis plus tard avec d’autres films tels que L’Homme Puma (Alberto de Martino, 1980) ou le très récent Le Garçon Invisible (Gabriele Salvatores, 2014). La culture audiovisuelle française en la matière se limitant tout au plus aux différents films de la saga Fantomas – télévisuelle et cinématographique – aux dessins-animés Totaly Spies et Fantomette (tmtc) et au très bon film de Thomas Salvador Vincent n’a pas d’écailles (2014) dont nous avions omis de vous parler à sa sortie – honte sur nous et nos familles – on peut donc quand même dire qu’à côté de nous, les Italiens ont une vraie culture du film de super-héros, tout au moins, un passif un peu plus solide. La force de celui-ci, étant, comme son cousin français prénommé Vincent, de proposer une hybridation des genres et une contamination d’un imaginaire américain ou japonais – ici, le Jeeg Robot du titre est directement inspiré d’un manga à succès des années 80 – avec celui du cinéma européen. Si Vincent n’a pas d’écailles reposait sur une mutation discrète du cinéma d’auteur français avec un zeste – mais alors vraiment un zeste… – de ces blockbusters américain estampillés Marvel, On l’appelle Jeeg Robot croise et recroise le film de super-héros avec le polar italien, le drame social – héritage pesant du néo-réalisme – et la fameuse comédie populaire à l’italienne.

Son héros, Enzo, est une petite frappe de la mafia locale, un brigand de bas étage obligé de commettre des larcins pour survivre dans une Rome dévastée par le chômage, la misère et la corruption. Dans une course-poursuite, il trouve refuge sur une sorte de plateforme flottante au bord du Tibre et tombe dans une cuve contenant un liquide noirâtre d’origine radioactive. Dès lors, il va découvrir que son corps est devenu incassable et que sa force ainsi décuplée lui confère des aptitudes physiques hors normes. Les séquences de découverte de ses pouvoirs rappellent à bien des égards celles durant lesquelles Vincent découvre ses aptitudes super-héroïques contractées au contact de l’eau dans le film de Thomas Salvador. Mais ce que On l’appelle Jeeg Robot a de plus que son homologue français, c’est qu’il parvient en filigrane à distiller un vrai portrait de l’Italie en utilisant la bien connue mythologie des mafias locales comme lieu d’accueil pour un imaginaire plus vaste. Le film s’inscrit en fait dans l’héritage direct des récentes série-télévisées co-produites par Marvel et Netflix, les Daredevil et consort dont le format long permet autant de s’épancher sur la psychologie des héros que de dresser des portraits des bas-fonds new-yorkais. A ce titre, le fabuleux méchant du film, nommé Fabio mais qui se fait appeler « Le Gitan » – incarné par un incroyable comédien, Luca Marinelli – mégalomaniaque queer au look glam-rock, ancienne star de télé-réalité – on précise plusieurs fois dans le film qu’il a eu son heure de gloire dans l’émission Il Grande Fratello, le Secret Story Italien, déjà au cœur du beau film de Matteo Garrone : Reality (2012) – devenu un petit chef de pègre minable en quête de reconnaissance participe largement au décorum puisqu’il amène le long-métrage vers le terrain balisé du film de mafia. La force du jeu de cet incroyable comédien est de s’amuser des surimpressions que le spectateur va faire en le voyant jouer : son personnage égocentrique, imprévisible et fou évoque autant 1001 vilains des films de super-héros américains – en premier lieu Heath Ledger et son rôle mémorable du Joker dans The Dark Knight (Christopher Nolan, 2012) – que des grands personnages du film de gangster tels que le personnage de Al Pacino dans Scarface (Brian De Palma, 1983) ou bien encore le semi-illuminé Jules incarné par Samuel L. Jackson dans Pulp Fiction (Quentin Tarantino, 1994). C’est là toute la force du personnage et de l’interprétation du comédien, engoncé dans du paraître : Fabio singe les personnages de films et joue à être. De fil en aiguille, ce personnage que l’on aurait pu croire d’abord assez légèrement caractérisé dévoile une palette impressionnante d’émotions et de sens. Suffisamment pour que face à lui, le héros du film, notre fameux Jeeg Robot – bellâtre italien taciturne et burné – semble bien fade. Mais nous passerons là dessus tant on sait qu’un bon film de super-héros ne dépend pas tant de l’intérêt qu’on porte au héros qu’à sa Némésis.

Série B qui ose s’aventurer là où ni le cinéma populaire ni le cinéma d’auteur européen n’ose aller depuis belle lurette, le film surprend aussi et surtout par son audace de mise en scène et sa désinvolture à assumer de faire comme tout en ne niant jamais son identité purement italienne, bien au contraire. Il surprend aussi par son traitement psychologique des personnages qui, s’ils peuvent paraître souvent stéréotypés au premier contact – je pense au second rôle de femme-enfant, love-interest du héros, incarné par Ilenia Pastorelli –, dévoile lorsqu’ils se confrontent entre eux une profondeur nouvelle et une complexité déconcertante dans leurs rapports. Bon, bien sûr, si l’on repense à quelques exemples récents dans lesquels deux antagonistes super-héroïques américains en culottes et collants arrêtaient subitement de se foutre sur la gueule parce que leurs mamans portaient le même nom, on peut se dire que c’était pas bien dur de faire mieux. Soit. Outrepassant la curiosité de voir un genre cinématographique omniprésent sur les écrans, de surcroît majoritairement produit par les États-Unis se faire enfin coloniser par l’imaginaire européen, on finira par dire que On l’appelle Jeeg Robot est un peu plus qu’une curiosité : un bon film ?


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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