En finir avec le vieux monde 1


Réaction pleine de fièvre sur la polémique qui secoue actuellement la Croisette et le microcosme du cinéma français avec la présentation en compétition officielle à Cannes de deux films estampillés Netflix, dont le film de monstre écologique Okja du réalisateur coréen Bong Joon-Ho.

© AFP PHOTO / ED JONES

En finir avec le vieux monde

© DR – Netflix

Il n’y a pas de bon Festival de Cannes sans son lot de polémiques, l’histoire le prouve. Je vous invite à vous pencher sur l’historique des palmarès récents pour vous rendre compte par vous-même que les Palmes d’Or sont souvent bien fades quand les deux semaines sur la Croisette se sont passées sans vagues et sans secousses. Avant même de démarrer, cette 70ème édition du plus prestigieux festival du monde faisait déjà scandale. Un bon présage quant à l’heureux élu annoncé dimanche prochain. Dès l’annonce de sa sélection – dans laquelle concoure pour la fameuse Palme deux productions Netflix – une grande partie de la profession franco-française, cinéastes et producteurs, distributeurs et exploitants, sont montés au créneau pour crier au loup, défendre l’idée que le plus grand festival d’Europe et du monde ne pouvait pas sélectionner des films qui n’avaient pas pour dessein premier de sortir en salles. Sur le (bon) dos de l’exception culturelle et de sa sacro-sainte chronologie des médias – qu’il faudrait largement questionner et réformer tant elle est vieille comme le monde, mais plus encore, tout bonnement d’un autre monde – le microcosme franco-français du cinéma s’est donc évertué à défendre qu’un film n’en était pas vraiment un dès lors qu’il n’était pas diffusé en salles. Sans remettre en question la nécessité plus que primordiale de défendre et sauvegarder ces temples que sont les salles de cinéma – on ne fera pas d’amalgame de ce côté là, un autre de mes billets d’humeur intitulé Longue vie à la nouvelle chair peut vous en convaincre – il serait de bon ton de ne pas réagir aussi bêtement et naïvement face à ce nouvel acteur qui devrait apporter, en un sens, autant d’espoir qu’il n’induit d’inquiétudes. Si ces inquiétudes sont légitimes – on peut en effet craindre que l’espace traditionnel de la sortie en salles soit mise à mal par ce type de sorties en dehors du circuit habituel, bien quelles soient aujourd’hui, entendons-nous, largement minoritaires – la France, comme à peu près dans tout, tend là à se regarder un peu trop le nombril. Car si en effet, Okja n’a pour l’instant aucune date de sortie en France, il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas tant là d’une décision unilatérale de Netflix – qui a déjà accepté qu’il soit exploité en Corée du Sud – que d’une fatalité qui lui est imposée par la loi française.

© DR Netflix

Accuser ce nouvel acteur majeur de la production cinématographique et audiovisuelle de mettre au pilori le monde de l’exploitation par ses investissements massifs est un faux-procès. Des exemples récents prouvent que des films normalement conçus et vendus pour être inédits sur Netflix, comme par exemple Tigre et Dragon 2 (Yuen Woo-ping, 2016) ou encore Message from the king (Fabrice du Welz, 2017) ne les a pas empêché de sortir en Chine pour le premier et de trouver un distributeur français pour le second, qui est par ailleurs encore largement exploité en salles au moment où j’écris ces mots. D’autres exemples, prouvent s’il en est besoin, que Netflix n’a pas pour vocation ultime à exploiter ses films uniquement sur sa plateforme, mais plutôt, dans le cas de la France, qu’elle n’en a tout simplement pas l’autorisation. D’ailleurs, la polémique qui vrombit sur la croisette est si franco-française qu’elle laisse circonspect les journalistes accrédités du monde entier qui se souviennent à juste titre, qu’en 2013, bons nombres de commentateurs français se réjouissaient de la sélection en compétition de Ma vie avec Liberace de Steven Soderbergh, téléfilm HBO non dénué d’intérêt, qui n’avait alors pour vocation première que de n’être diffusé à la télévision. En le sélectionnant, le Festival de Cannes faisait montre d’une certaine audace et d’une volonté de casser les clivages, d’avancer avec son temps. En refusant de disqualifier le plus jeune palmé de son histoire, le festival affirmait sa volonté de suivre l’un des nombreux auteurs qu’il a fait naître en considérant son travail pour la télévision, aussi intéressant et important que n’avait pu l’être ses œuvres précédentes, produites dans le circuit dit traditionnel. Plus encore, la sélection du film à Cannes peut largement être tenue responsable de sa sortie en salles par la suite en France. Aujourd’hui, le souvenir de cette primo-expérience semble bien loin. On conspue le nom de Netflix, on hue quand son logo apparaît sur l’écran et Pedro Almodovar, président du jury, avoue à demi-mot en conférence de presse qu’il ne récompensera jamais un film de la compagnie.

Tout ce beau monde fait à mon avis fausse route, brandissant des slogans d’un autre monde, se gargarisant d’un système vertueux sur le principe mais largement déphasé de la réalité du marché et des spectateurs du vingt-et-unième siècle. Spielberg, Lucas, Scorsese et consorts se sont souvent faits prophètes de la mort annoncée de l’expérience cinéma. Tous le regrettent amèrement, mais ne conspuent pas pour autant la télévision qu’ils ont largement investie, chacun avec brio, en produisant des séries de qualité indiscutable d’une part, mais aussi – et c’est le cas notamment de Martin Scorsese – en acceptant l’offre qui leur était faite par les nouveaux financeurs – ici, encore Netflix, décidément – de produire et distribuer leurs prochains films. Ces nababs, auteurs américains émérites, défenseurs de l’expérience cinématographique et par ailleurs de l’ancêtre pellicule, auraient t-ils pour autant vendu leurs âmes au diable ? Plutôt que de tirer des volées de flèches sur l’ogre Netflix, pourrait-on un instant écouter les auteurs et tenter de comprendre ce qui peut les amener à privilégier ce nouveau mode de financement, quitte à prendre le risque de ne pas voir leurs films sortir en salles ? La réponse semble assez simple,et Bong Joon-Ho lors de la conférence de presse de son film l’a peut-être donnée assez clairement en affirmant qu’il n’avait « jamais eu autant de liberté créative sur l’un de ses films » avant Okja. Le système de production internationale a donc largement sa part de responsabilité dans l’émergence de Netflix en tant qu’acteur de plus en plus présent de la production cinématographique. La plateforme n’a simplement eu qu’à ramasser les pots cassés, les recoller et profiter de leur superbe retrouvée. Là où les producteurs de cinéma ne veulent plus aller – l’originalité, le politiquement incorrect, la fantaisie et bien sûr, le cinéma de genre(s) exigeant – à force de monoformisation et de franchisation de la production, Netflix est venu s’imposer comme une solution de recours à des auteurs qui ne trouvaient plus dans le circuit traditionnel de production et de diffusion, d’interlocuteurs suffisamment à l’écoute et respectueux de leur travail. Combien des exploitants et distributeurs qui ont hué à Cannes le logo de Netflix auraient eu les couilles d’acheter et/ou diffuser l’un des plus étonnants et audacieux films de l’année qu’est le magnifique Swiss Army Man du duo Daniel Scheninert et Daniel Kwan ? Vraisemblablement aucun si l’on en croit la longue traversée du désert (deux ans) qu’a subit le film entre sa présentation en fanfare à Sundance où il a remporté un prix de la mise en scène, et sa mise en ligne sur Netflix, faute d’avoir trouvé un courageux distributeur français.

Le procès intenté au Festival de Cannes par les apôtres du vieux monde, au motif que cette soit-disante dérive mettrait en branle un système protecteur et vertueux à sauver coûte que coûte pour préserver la diversité et la liberté des productions, est d’une douce ironie. Car c’est spécifiquement parce que ce système en est arrivé à ses limites et qu’un certain cinéma – dont en grande partie le cinéma de genre(s), mais pas que – en a été ostracisé que se ré-inventent des lieux d’expressions alternatifs et novateurs. Jusqu’à preuve du contraire, le cinéma qui trouve refuge chez Netflix n’est pas celui qui trouvait massivement des financeurs ou était correctement distribué. Par ce choix, le Festival de Cannes offre donc à ces films compliqués, libres et osés, le droit d’exister pour ce qu’ils sont, d’être jugés sur grand écran et face à la vingtaine de films sensés représentés, annuellement, ce qui se fait de mieux dans la production mondiale. La présence de deux films Netflix en compétition à Cannes n’est donc pas un signe du « délitement de la qualité des œuvres qui sont présentées en compétition cette année » comme on a pu le lire chez certains, qui ont eu par ailleurs le toupet de considérer la présence du dernier Bong-Joon Ho – l’un des cinéastes majeurs des deux dernières décennies dont les trois derniers films ont été honteusement boudés par la compétition officielle cannoise – comme une façon pour Thierry Frémeaux de combler les trous et faire face à une fournée 2017 supposément un peu plus faiblarde qu’à l’accoutumée. Au contraire, ce geste courageux pourrait bien donner raison au directeur de la sélection du festival, si le film coréen tant attendu et déjà conspué s’impose comme, éventuellement, l’un des grands films de cette sélection. A ce moment-là, si par bonheur l’ami Pedro et son jury change d’avis devant la maestria du film – ceci n’est que pur spéculation car nous n’avons pas vu le film – ayez confiance pour qu’une tripotée de distributeurs sautent sur l’occasion pour tenter d’acquérir le film à coups de gros chèque, et sur les exploitants, d’arrêter de huer les logos, et d’être ravi de pouvoir afficher « la nouvelle pépite produite par Netflix » sur les devantures de leurs boutiques.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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