Phase IV


Unique film d’un graphiste de génie à qui l’on doit les plus belles affiches et les plus beaux génériques de l’histoire du cinéma (ceux d’Hitchcock, mais aussi de Preminger et de Scorsese), Phase IV est une œuvre déroutante, symptomatique des craintes que pouvait éprouver le public américain des années 70 face à la menace grandissante d’un contrôle technologique de la société. L’heure est au nihilisme et au repli sur soi.

Des fourmis et des hommes

Noyé dans la multitude de films de science-fiction sortis à la même période, Phase IV avait tout pour passer inaperçu. Le film, désavoué par le public américain lors de sa sortie en salles, est finalement redécouvert en Europe grâce au marché de la vidéo. De fait, Phase IV a de quoi déstabiliser, notamment dans l’écart qu’il creuse entre le choix du sujet (des fourmis mutantes qui commencent à dominer les humains) et la manière formelle avec laquelle le réalisateur Saul Bass choisit de le traiter. En d’autres termes, Saul Bass met en scène une série B avec l’ambition et l’originalité d’un film expérimental.

Au début des années 70, la science fiction a le vent en poupe, notamment grâce au renouvellement de ses formes. Les films de monstres intergalactiques et de héros courageux sont balayés d’un revers de la main au profit d’œuvres plus sombres et moins manichéennes. Cette explosion des codes classiques s’est faite à la faveur de deux films qui, comme des météores sortis de nulle part, arrivèrent soudainement sur grand écran pour changer à jamais la face du cinéma de science fiction. Le premier, bien connu des cinéphiles, est l’unique œuvre de science fiction de Stanley Kubrick. Avec 2001 l’odyssée de l’espace (1968) la science-fiction n’est pas représentée comme une collection d’images folkloriques mettant en scène des extraterrestres ou des demoiselles en détresse, mais un support à des réflexions philosophiques sur la condition humaine. La forme même du film, par ses nombreux emprunts au cinéma expérimental, participe à cette réflexion métaphysique. À travers tous les films de cette période dont 2001, l’odyssée de l’espace ferait office de matrice, c’est bien la place de l’homme et sa suprématie qui sont remises en question. Ces films du désenchantement se font l’écho du climat particulièrement désillusionné qui plane au-dessus des États-Unis des années 70 : l’environnement se dégrade et la crise frappe aux portes. Héritier de cette tradition, Phase IV propose ainsi un univers qui serait au croisement entre le post apocalyptique, comme en témoigne le décor désertique dans lequel se déroule l’action, et la science-fiction écologique.

Cette tentation du repli sur soi se retrouve dans la forme même du film, qui tend à en rendre compte des conséquences. Se déroulant principalement en huis clos, le film raconte la longue bataille que livrent deux scientifiques reclus dans leur laboratoire contre des fourmis bien décidées à en découdre avec le genre humain. Le laboratoire, implanté au milieu d’un champ au Texas, se retrouve peu à peu assiégé par des fourmis capables de pénétrer le corps humain pour en ronger l’intérieur. Chacune des deux solutions proposées par les scientifiques symbolise une certaine vision de la science : essayer de communiquer avec les fourmis, de comprendre leur langage pour décoder leurs motivations, ou bien les exterminer purement et simplement. Si le thème du renversement du statut de l’être humain de prédateur à celui de proie traverse le cinéma des années 70 – on pense évidemment aux Dents de la mer (Steven Spielberg, 1975) et à La planète des singes (Franklin J.Schnaffer, 1968) ou encore le méconnu, mais tout aussi génial Le mystère Andromède (Robert Wise, 1971) dont les effets sont réalisés par un certain Douglas Trumbull il fait ici l’objet d’une profonde réflexion. Rarement l’anthropocentrisme aura été si violemment ébranlé : le film ne laisse aucun espoir de rédemption pour cet être humain qui a asservi la nature sans honte ni regret. Toutefois, le pamphlet nihiliste du réalisateur se double d’une parfaite maitrise de la mise en scène qui permet d’en décupler la portée. Loin de sombrer dans la tentation du film à thèse moralisateur, Phase IV est un objet cinématographique fascinant qui confirme non seulement le génie formel de Saul Bass (mais ça, on s’en doutait un peu), mais surtout, la virtuosité de sa direction d’acteurs.

Par le truchement d’un montage alterné, Saul Bass nous montre d’un côté le camp des hommes, réunis dans le laboratoire, et de l’autre celui des fourmis, terrés dans le sol. Réalisées sans trucages, ces séquences démontrent toute l’inventivité de la mise en scène de Bass, capable de transformer de minuscules fourmis en créatures avides de sang. Le réalisateur, assisté de Ken Middleham pour les séquences insectoïdes, multiplie les gros plans et les cadrages étonnants pour mieux faire ressortir la monstruosité de ces fourmis. Sa démarche est ainsi diamétralement opposée à celle mise en œuvre l’année suivante par un certain Steven Spielberg. Si Les dents de la mer joue sur la menace sourde que constitue le requin en ne le faisant apparaître que sporadiquement, l’image est ici saturée par de véritables fourmis grouillantes. Le danger est filmé sans artificialité dans toute sa crudité bestiale : Bass ne nous épargne aucun plan et n’hésite pas à filmer les fourmis en train de dévorer une araignée. Si le film semble être en avance sur son temps, on peut toutefois se réjouir qu’il ait été réalisé à une période où les effets numériques n’avaient pas été encore inventés. Emprunt d’un rythme langoureux qui se fait l’écho de la lente avancée des fourmis vers leurs victimes, Phase IV se démarque des autres œuvres de science-fiction apocalyptiques qui semblent favoriser les effets immédiats à défaut d’une ambiance générale. L’occasion pour tout cinéphile de découvrir quel esprit torturé se cache derrière les affiches de Vertigo (Alfred Hitchock, 1958) ou de West side story (Robert Wise, 1961)…


A propos de Alban Couteau

Biberonné à Evil Dead depuis sa plus tendre enfance, Alban manie la plume comme certains la tronçonneuse. Capable de convoquer Dario Argento et Alain Resnais dans la même phrase, il entend bien montrer que la beauté cinématographique peut s’exprimer par l’hémoglobine et le mauvais gout. A bon entendeur !

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