Glissements progressifs du plaisir


A l’occasion de sa présentation au Festival Hallucinations Collectives de Lyon, retour sur Glissements progressifs du plaisir.

Alice ça glisse

­La ville de Lyon occupe une place importante dans l’histoire du cinéma et héberge notamment le fameux Festival des Lumières. Certes, c’est là une belle affaire, mais cette année se tenait la 10ème édition d’un autre festival moins connu mais davantage intéressant pour nous sur Fais pas Genre : les Hallucinations Collectives. Outre les longs-métrages en compétition, ce festival base son programme sur des projections de films tantôt inattendus, tantôt impossibles à voir autrement. Le premier d’entre eux n’était autre que Glissements Progressifs du Plaisir de Alain Robbe-Grillet (1974), auteur émérite s’il en est.

Alice est une artiste, la scène d’introduction nous la présente en train de peindre sur le corps de son amie Nora jusqu’au terrible moment où, fatalité du processus créatif, cette dernière perd la vie à cause d’une paire de ciseaux plantés en son sein. Alice (Anicée Alvina) fait alors l’objet d’une enquête policière mais ne cède pas face à un Jean-Louis Trintignant absolument hilarant sous sa moustache. Elle ne cédera d’ailleurs toujours pas à un interrogatoire mené par le juge (Michael Lonsdale) et c’est finalement Olga George-Picot que l’on retrouvera dans le rôle de l’avocate chargée de faire le clair sur cette sordide affaire. Seulement, Alice a cela de particulier que toute personne semble succomber à ses pouvoirs de séduction en suscitant le frisson de l’inconnu, de l’envie et du désir. Le résumé vous paraît-il clair ? Normalement oui, quoiqu’il en soit sachez que face au film ce n’est pas le cas. Alain Robbe-Grillet est considéré comme le pape du Nouveau Roman et les conventions de narration, d’unité de lieu et de temps, ce n’était déjà pas son délire. Mais alors pensez-vous avec l’outil cinématographique, c’était un peu l’homme qui murmurait à l’oreille du dada !

C’est d’un point de vue strictement formel que Glissements Progressifs du Plaisir se distingue en fait du polar érotique à la Frédéric Dard que laisserait présumer son synopsis. Alain Robbe-Grillet est un cinéaste du lieu, il aime en choisir un en particulier dans ses films et jouer avec ses limites. C’est ce qu’il fait dans Glissements Progressifs du Plaisir en situant les deux tiers du film dans un cube blanc et le reste dans un cachot. Alain Robbe-Grillet a privilégié pour l’occasion une période de tournage courte (10 jours) pour accorder plus de temps au montage. Toutefois, cette simplicité du dispositif narratif est conçue pour être perturbée sur le banc de montage de Bob Wade, collaborateur de Alain Robbe-Grillet depuis quelques paires de films. Celui-ci a alors opéré un travail de restructuration de l’espace, mais aussi du temps et de la séquentialité (notamment dans cette scène au début où Jean Louis Trintignant fait les 100 pas dans l’appartement en utilisant une boucle des mêmes plans mais avec des dialogues différents, ou même lors de l’introduction qui utilise des plans de la scène finale). Cela rend finalement le film confus à suivre, car certains personnages semblent exister deux fois et le film donne l’impression de passer du plan réel au plan abstrait sans préparer l’attention du spectateur. Du coup le film fait passer en retrait sa valeur narrative et finit par n’intéresser plus que par ses scènes un peu curieuses où une femme se fait casser des œufs dessus, quand l’avocate séduite par Alice devient le personnage de Nora au début à travers un montage cut qui fait le pont entre la scène de meurtre de chacune des deux ou quand Jean-Louis Trintignant déclenche des sons de marée en ouvrant un placard de l’appartement.

« Je ne l’ai pas tuée, j’ai simplement pensé que ça ferait une jolie morte » déclare à un moment Alice au juge. Une jolie phrase reposant sur un raisonnement ambigu, c’est ainsi que je définirai Glissements Progressifs du Plaisir. Le film ne vole pas sa réputation d’hybride entre Luis Buñuel et le Marquis de Sade, il n’en reste d’ailleurs à mon sens pas grand-chose en dehors de ses audaces formelles. Vous pourrez toujours vous amuser à essayer de reconnaître la jeune Isabelle Hupert…


A propos Nicolas Dewit

Maître Pokémon depuis 1999, Nicolas est aussi champion de France du "Comme ta mère" discipline qu'il a lui même inventé. Né le même jour que Jean Rollin, il espère être sa réincarnation. On sait désormais de source sure , qu'il est l'homme qui a inspiré le personnage du Dresseur "Pêcheur Miguel" dans Pokemon Rouge. Son penchant pour les jeux vidéoludiques en fait un peu notre spécialiste des adaptations cinématographiques de cet art du pauvre. Il aime aussi les animés japonaises pré-Jacques Chirac, sans vraiment assumer.

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