Brancaleone s’en va-t-aux croisades


Brancaleone s’en va-t-aux croisades, la suite de la géniale comédie de Mario Monicelli L’armée Brancaleone, s’offre une sortie en DVD et en Blu-Ray en France grâce à ESC Editions. Le héros iconique du cinéma de Mario Monicelli débarque pour la première fois en France, près de cinquante ans après sa sortie originale.


Branca, Branca, Branca

En 1966, Mario Monicelli a déjà plus de trente ans de carrière derrière lui et reste depuis la fin des années 1950 la figure de proue de la comédie à l’italienne, genre emblématique qu’il a lancé avec Le Pigeon (1959). Vittorio Gassman, gigantesque acteur dramatique et légende du théâtre, est devenu, grâce au Pigeon, l’une des figures les plus importantes de la comédie italienne et du cinéma de Monicelli. Quand ce dernier, accompagné de ses inégalables scénaristes Age et Scarpelli, invente le personnage de Brancaleone, chevalier sans peur mais non sans reproche, il l’imagine d’abord sous les traits d’Alberto Sordi, mais l’histoire se répète : comme à l’époque du Pigeon, Sordi refuse, et le rôle que lui proposait Monicelli reviendra finalement à Gassman, qui fera de Brancaleone l’un des personnages les plus emblématiques du cinéma italien des années 1960.

L’armée Brancaleone, présenté au festival de Cannes en 1966, reste encore, cinquante ans plus tard, l’un des plus gros succès de la comédie transalpine. Un chef-d’œuvre d’inventivité dans lequel Age, Scarpelli et Monicelli ont créé de toutes pièces une langue qui mélange l’italien, le latin et différents dialectes afin de concorder avec l’époque (le film se passe au XIème siècle, alors que Dante, que l’on considère comme le père de la langue italienne, n’écrira La Divine Comédie que deux siècles plus tard). En plus de reposer sur un idiome entièrement imaginé par les scénaristes, L’armée Brancaleone se démarque aussi de la comédie à l’italienne par un humour absurde et la recherche d’un réalisme du Moyen-Âge, loin de l’image des contes et récits héroïques que l’on connaît encore de nos jours. Le Moyen-Âge de Brancaleone est violent, cruel, barbare, les costumes y sont très colorés, parfois jusqu’au ridicule. Puisant son inspiration dans la littérature de Cervantès, Calvino, Rabelais, dans le cinéma de Kurosawa mais aussi dans celui de collègues proches de Monicelli (Fellini, Rossellini, Pasolini), il y a peu de doutes à avoir aujourd’hui quant à l’influence de L’armée Brancaleone sur le premier film des Monty Python, Sacré Graal ! (1975)

Devant l’insistance du producteur Mario Cecchi Gori, Mario Monicelli accepte de mettre en route une suite aux aventures du chevalier Brancaleone da Norcia. Dans Brancaleone s’en va-t-aux croisades, le personnage de Vittorio Gassman, en route pour Jérusalem, voit son armée décimée par celle de l’antipape Clément. Il rencontre alors la Mort, qui lui octroie huit lunes pour trouver une mort héroïque. Après avoir sauvé un bébé qui s’avère être le fils du roi de Sicile Boemondo (Adolfo Celi), Brancaleone forme une nouvelle armée de loqueteux afin de ramener l’enfant à son père, parti pour les croisades. Pour ce deuxième opus, Monicelli garde la même équipe et la même recette : toujours écrit avec Age et Scarpelli, on retrouve dans cette suite le même usage de la langue, une trame qui sert de fond à une structure épisodique, l’humour absurde et grotesque. Sur beaucoup de points, Brancaleone s’en va-t-aux croisades égale sans aucune difficulté le premier volet. Depuis quelques années déjà, le cinéma de Monicelli se fait pourtant de plus en plus désinvolte, une caractéristique que le cinéaste ne cessera de développer et de doser tout au long des années 1970, qui démarrent donc avec cette suite de L’armée Brancaleone. Le cinéaste tape sur la religion avec une férocité hilarante tout en donnant au héros une dimension libertaire, le rapprochant ainsi à certains égards au personnage d’El Topo (1970) qu’Alejandro Jodorowsky créé la même année. « Je suis impur, coureur de jupons, moqueur, ripailleur, fêtard, je fuis la vérité et suis prompt au vice ! » : si Brancaleone lance cette réplique à son pape, Grégoire, c’est d’abord dans le but d’éviter l’épreuve de feu à laquelle il est trop peureux pour se soumettre, mais c’est pourtant bien de cette manière qu’il se comporte, sans compter que le chevalier qui souhaite se rendre aux croisades éprouve une passion amoureuse pour une sorcière, sublimée par la grâce de Stefania Sandrelli.

Brancaleone, s’il apparaît à son époque comme un lâche, est finalement l’être le plus humain dans le Moyen-Âge barbare créé par Mario Monicelli, Age et Scarpelli. Dans cette suite, Brancaleone invoque la Mort, qui lui accorde un délai afin de mourir dignement. A travers les deux rencontres qu’il fait avec la Faucheuse, le cinéaste ajoute à son univers une influence bergmanienne que l’on retrouve surtout dans la mise en scène. Brancaleone s’en va-t-aux croisades mise beaucoup plus que le premier film sur les trouvailles visuelles et une imagerie de la mort, qui traverse tout le film, de la séquence au début du film, dans laquelle l’armée de Brancaleone est décimée (avec l’image sublime des corps enterrés la tête en bas, les jambes des soldats gisant droites hors du sol) jusqu’à la dernière rencontre du chevalier avec la Mort, en passant par le personnage du pénitent qui l’accompagne dans sa quête ou la séquence magnifique de l’arbre des pendus. Sans jamais laisser au spectateur plus de deux minutes sans éclats de rire, Brancaleone s’en va-t-aux croisades est une œuvre pourtant désabusée, hantée par l’image de la mort – le film sort en Italie en décembre 1970, pile un an après les attentats de Piazza Fontana à Milan, qui ont profondément meurtri le pays.

Les dix années suivantes, Monicelli continuera d’expérimenter dans la même veine, en glissant dans ses comédies le regard d’un cinéaste qui commence à vieillir et le reflet d’une Italie où la révolte de la jeunesse est violente et exacerbée, et où ceux de sa génération deviennent progressivement impuissants. De nombreux thèmes évoqués ou suggérés par Monicelli dans Brancaleone s’en va-t-aux croisades se retrouvent développés les années suivantes, dans Nous voulons les colonels (1973), Romances et Confidences (1974), Mes chers amis (1975), Caro Michele (1976) et Un bourgeois tout petit, petit (1977). Mais à la différence des titres cités précédemment, Brancaleone s’en va-t-aux croisades – au même titre que L’armée Brancaleone, par ailleurs – est toujours resté inédit dans les salles françaises, ainsi qu’en exploitation vidéo. Pour la première fois depuis son passage au festival du film de comédie de Chamrousse en 1977, d’où il repartit avec le Grand Prix, Brancaleone s’en va-t-aux croisades est enfin visible dans le pays de vaillants chevaliers comme Bertrand Du Guesclin ou Matthieu De Montmorency.

Les éditions ESC, surtout spécialisées dans le cinéma hollywoodien de l’âge d’or et d’après-guerre, occupent petit à petit une place de choix dans l’univers de la distribution vidéo en France, grâce à des titres récents, méconnus ou complètement inédits. Brancaleone s’en va-t-aux croisades inaugure une nouvelle collection dédiée à des titres moins célèbres de la comédie à l’italienne. Un véritable bonheur, donc, de pouvoir se procurer l’un des grands succès du cinéma comique transalpin qui était jusqu’à présent une perle rare de l’autre côté de la frontière. Le film, en version originale sous-titrée uniquement (et heureusement, quand on connaît la richesse et la puissance comique du langage inventé par les trois scénaristes), est accompagné d’une bande-annonce proposant de découvrir les autres titres de cette nouvelle collection, ainsi qu’un regard sur le film proposé par l’historien du cinéma Stéphane Roux. Disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 28 mars, il est inutile de préciser qu’il faut à tout prix découvrir (ou redécouvrir) cette œuvre importante de Mario Monicelli.


A propos Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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