Bertrand Bonello, le genre dans le sang ? 1   Mise à jour récente !


Alors qu’un des films 2016 coup de cœur de la rédaction, Nocturama, est sorti tout récemment en DVD et Blu-Ray, Fais Pas Genre en profite pour épancher une théorie sur son réalisateur : et si Bertrand Bonello, au fond, était avant tout un cinéaste de genre ? A partir de son œuvre, de notre rencontre avec lui, et des répliques qu’il a eu la gentillesse de donner à nos interrogations, on répond à la question.

Quelque chose d’organique

Tout commence avec Yves Saint Laurent. Touché par la personnalité du grand couturier, je suis fidèlement allé voir en salles les deux biopics sortis en 2014. En premier, celui de Jalil Lespert, académique mais proche de son personnage, le second, celui de Bertrand Bonello, moins évident, plus tortueux, plus créatif et plus puissant, mais tout aussi proche de son Yves, différemment. Le cinéma de Bonello m’intéresse alors « à rebours » bien que je n’ai qu’un souvenir net mais précis du seul film que j’avais vu de lui,  L’Apollonide, souvenirs de la maison close (2015). La découverte est surprise voire déstabilisée, en reprenant quasiment (si on ne compte pas Quelque chose d’organique) la filmographie depuis le début et en visionnant Tiresia : l’épure austère, plus auteurisante, tranche radicalement avec la vivacité pop du Saint Laurent. Au fil des ans, Bertrand Bonello a bougé, il s’est métamorphosé, mais comment, par quel itinéraire ? Avec quels outils ? La question était restée d’abord sans réponse.

Puis un nouvel éclairage a été apporté par le plus grand des hasards lors d’une projection exceptionnelle de Starship Troopers. Devant un parterre de privilégiés, un cinéaste reconnu s’est déplacé pour présenter le film : Bertrand Bonello. Au premier regard de celui qui n’a qu’une vue obstruée du bonhomme, sa présence surprend puis c’est le discours vantant les mérites du brûlot de Paul Verhoeven ainsi que de Showgirls, qu’il considère comme « l’un des plus grands films sur la vulgarité« . En plus d’être une lueur qui ferait bien d’être captée par les détracteurs du Hollandais, il y a comme un éclair dans l’esprit de votre serviteur. Le cerveau se met vite en branle, procède encore une fois à rebours et cette fois-ci commence à prendre ses marques via l’axe du genre. On peut noter grossièrement deux périodes dans le cinéma de Bonello : avant et après L’apollonide. Avec ce dernier et Saint Laurent c’est indéniablement la forme qui paraît moins dure, moins austère, plus accessible peut-être. La matière est moins intellectualisée, les dialogues, le jeu, l’atmosphère. L’empathie beaucoup plus aisée, la mise en scène plus audacieuse. Le point commun entre L’apollonide et Saint Laurent ? Tous deux appartiennent à des genres spécifiques, ce qui est une première jusqu’alors dans la carrière de Bonello : le film historique et le biopic.

Je creuse dès lors ce sillon du genre et au fur et à mesure de la filmographie, les indices percent. On repense à la vraie scène d’horreur de la défiguration dans L’apollonide et à chacune des apparitions, éminemment spectrales, de Madeleine. On repense aussi à la touche de fantastique de Tiresia, surnaturel qui n’en a pas l’air mais bien fantastique, Bonello ayant préservé le don divinatoire du mythe antique…Plus que tous les autres encore, deux longs-métrages appuient par la suite la réflexion. D’abord, Le pornographe. Clairement, le film est un discours sur un genre (mais que Bonello filme avec une distance manifeste, à l’image des séquences de tournage que nous ne voyons quasiment toujours qu’en plan d’ensemble) et se prend comme une espèce de fascination dont l’acmé est le fameux monologue de Jean-Pierre Léaud face à la journaliste, lorsqu’il présente son travail comme un acte de liberté, de transgression. Ensuite dans De la guerre, le personnage de Mathieu Amalric est un réalisateur (!) qui à part s’enfermer dans un cercueil et en ressortir exactement comme Nosferatu (soit dit en passant) entre dans un univers assez surréaliste, un manoir de résidence où il confie de lui-même à Asia Argento (un autre hasard que ce nom illustre ?) avoir toujours voulu être un créateur de film d’horreur mais en avoir peur. L’idée est là, et l’itinéraire saute aux yeux : comment ne pas tabler dès lors qu’après une espèce de phase « d’observation » cinématographique, distanciée, Bonello a enfin fait respirer son travail, l’éloignant de certains canons auteuristiques, par l’embrassade des genres pour de bon avec L’Apollonide et Saint Laurent ? A cette hypothèse, le principal intéressé ne botte lui-même pas tout à fait en touche et me confie :

Je ne sais pas si ça m’a libéré (je ne me suis jamais vraiment senti privé de liberté, cinématographiquement) mais les codes, les contraintes – le biopic et le film en costumes en font partie – poussent en effet souvent à devoir trouver des solutions et des idées pour se sortir d’un sentiment de « déjà vu »

Dans ce sens les personnages d’Amalric dans De la guerre, frustré de ne pas réaliser de film d’horreur et celui de Léaud dans Le pornographe, transgressif via les codes d’un genre, sont des propos sur vous-même ? Des doubles de cinéma sur votre rapport à votre travail ?

Oui certainement. Des propos sur moi-même, sur ce que je pense parfois, sur ce que je ressens. Mais également le personnage de Saint Laurent, même s’il fait de la couture et non des films.

Le temps disponible pour notre communication ainsi qu’une pudeur évidente ne nous ont hélas pas permis de développer davantage les points passionnants délicatement lancés par le cinéaste et sur lesquels il faudrait une analyse à part entière…

La révolution

Il est naturel que Nocturama suive Saint Laurent. Œuvre sur la jeunesse plus que sur le terrorisme, elle est le signe que Bonello a compris à la fois les désirs d’une génération et sa vacuité, confrontant le vide consumériste à la poursuite d’un absolu : créatif pour le couturier, sociétal pour la bande de Nocturama (qui rejoint d’ailleurs en cela les amis de Jérémie Rénier dans Le pornographe et pourrait en être le « futur » dans un Bonello’s universe). C’est certainement la proximité même de l’auteur avec ces personnages qui rend le film si juste pour toute une tranche d’âge, car on imagine très bien que ce désir de révolution n’est pas éloigné du Bertrand Bonello intime. En effet il est d’abord musicien et ses amours vont notamment au rock et au punk, chants de jeunesse, de rage et de contestation mais aussi de nihilisme (No Future comme les personnages de Nocturama). La transgression, Bonello l’a dans la peau et l’a filmée dès ses débuts (Tiresia, le transsexuel prostitué divin, double transgression). Elle fait partie de son ADN de cinéaste et le poursuit dans son goût pour ces personnages de pornographe, de filles de joie, de génie de la mode aussi révolutionnaire que scandaleux et torturé, de jeunes prêts à faire sauter la Bourse.

Un nouvel et étrange paradoxe, c’est de voir comme la scène certainement la plus orchestrée et majestueuse de toute la carrière de Bertrand Bonello met en image la mort froide et implacable de la transgression. L’ampleur et le dispositif millimétré de la séquence finale de Nocturama, inédite dans son déploiement, révélant plus que jamais un cinéaste en pleine possession de ses moyens filmiques (rythme, cadrage, montage), contraste puissamment avec l’agonie qu’elle dévoile. Dans cette dialectique qui semble lui être propre, Bertrand Bonello fait des merveilles de la contrainte et de la soumission. Dès la première vision, la séquence évoque bien sûr Elephant de Gus Van Sant (« Mais surtout d’Alan Clarke » m’avait-t-il précisé lors de la projection presse de Nocturama) et aussi Assaut de John Carpenter. Si la présence d’une telle référence peut surprendre, elle est une évidence lorsque Bonello présente sa découverte de la cinéphilie :

Là où j’ai grandi, il y avait un commerce qui faisait aussi vidéo club. C’est à dire qu’il y avait une seule étagère et des VHS dessus, c’est tout. C’était que que des films d’horreur et des pornos…Alors c’est comme ça que j’ai découvert des cinéastes comme Lucio Fulci, George A. Romero…

Nous y sommes : si le cinéaste a par la suite évidemment élargi ses références, son bagage cinématographique est AUSSI genresque. Et les genres on ne peut plus transgressifs que sont la pornographie, le gore, l’horreur zombie très politisée façon Romero…Ira-t-on jusqu’à dire que ces cinéastes planent comme des muses horrifiques au dessus de la caméra de Bonello, par exemple pour cette fameuse scène d’assaut à la fin de Nocturama ?

C’est vrai que ma première découverte avec le cinéma est passée par le vidéo club et le cinéma de genre et ça a dû me marquer suffisamment pour qu’il soit naturel pour moi d’intégrer des scènes comme celles-ci dans un film qui n’est pas ouvertement de genre. Mais au moment de les écrire ou de les tourner, je n’essaie pas de copier ou de me référer à d’autres cinéastes. Je les travaille exactement comme toutes les autres scènes, en essayant de comprendre quel est le cœur de la scène, et comment le faire sentir au mieux.

Le fantasme ne peut, à cette étape, que dresser vers l’avenir cet ADN des cinémas de genre dépisté chez le cinéaste. En conclusion, je lui soumets donc une double interrogation :

Pensez-vous qu’il y a un avenir pour le cinéma de genre en France ?

Il y a un avenir pour le cinéma de genre en France s’il n’essaie pas de copier le cinéma américain, dans ses codes et dans sa mise en scène. Encore aujourd’hui, on cite Les yeux sans visage comme le plus grand film « fantastique » français parce que justement, il a su rester français.

Pour vous du coup, risque-t-on de voir un giallo, par exemple, signé Bertrand Bonello ?

Un giallo de moi un jour… Non, je ne pense pas. Justement pour ces raisons. Le giallo est fondamentalement italien. Il faudrait le réinventer et appeler ça autrement.

Alors qu’a été diffusée sur YouTube son incursion toute récente et surtout totale dans le film de fantômes avec le court-métrage Sarah Winchester, l’opéra fantôme, ces dires du cinéaste prennent tout leur sens.


A propos Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.


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