Zombie 3


Le festival Toute la Mémoire du monde qui se déroulait au début du mois de mars à la Cinémathèque Française, sous le parrainage de Joe Dante, fût l’occasion de multiples redécouvertes dans de magnifiques copies restaurées ou d’origine de grands films du patrimoine, et cette année particulièrement de celui du cinéma de genre. C’est à cette occasion qu’on a pu revoir dans sa version européenne restaurée numériquement en 4K le chef-d’œuvre de George Romero, Zombie.

« What are we doing to ourselves ? »

C’est à la suite d’une mouvementée « nuit Joe Dante » – dans la même nuit, enchaîner Hollywood Boulevard (1976) la Movie Orgy (1968) de plus de 4h et Piranhas (1978) il fallait le faire – que je devais me lever pour revoir à 15h45 la fameuse copie restaurée du culte Dawn of the dead, ou donc Zombie dans sa version européenne. En effet, il existe deux versions du film. L’une est montée par Dario Argento et est accompagnée de la musique des Goblin, l’autre (américaine) est le montage original de Romero. La copie restaurée que nous avons pu voir à la Cinémathèque et qui a donc été restaurée – notamment avec le soutien de l’inévitable Nicolas Winding Refn – est la première. Les débats pour savoir laquelle serait la meilleure sont sans fin, et ce n’est pas ici que nous y reviendrons. C’est donc Zombie qui était projeté ce jour-là à la Cinémathèque Française, et c’est en zombie que je m’y rendais, encore harassé d’une nuit plutôt agressive. Tout un programme.

Il est difficile de se confronter à une œuvre aussi riche que celle-ci, d’essayer de revenir une nouvelle fois sur un film ayant engendré tant de commentaires, d’essais, de controverses, et d’analyses brillantes. Romero, très conscient de la nature métaphorique de ses récits, y signe sans doute son œuvre la plus riche et la plus accomplie. C’est à la fois son retour à la figure qui caractérise évidemment le plus son cinéma (à tort ou à raison d’ailleurs) le zombie, et ce depuis son premier long-métrage, le coup de tonnerre La Nuit des morts-vivants (1968), mais aussi la synthèse de tout un champ thématique ouvert avec les quatre films qu’il réalisa entre temps, There’s Always Vanilla (1971), Season of the Witch (1972), The Crazies (1973) et Martin (1977). Un champ qui est ouvertement politique et esthétiquement proche d’une forme de réalisme de reportage, trouvant un point d’accomplissement dans Zombie. L’argument du film est finalement très simple, à savoir l’invasion du monde par une horde de morts-vivants dont l’origine de la résurrection est floue, et la tentative de survie de quatre fugitifs reclus dans un centre commercial. En effet, jamais le phénomène menant au chaos n’est véritablement explicité par Romero, le film s’ouvrant directement sur le chaos en question. Dans le saisissant premier plan, on voit Fran, le personnage féminin principal du film, s’éveiller d’un cauchemar alors qu’autour d’elle, dans les coulisses d’une interview télévisé, la terreur et l’anarchie règnent déjà. Dans un entretien avec Jean-Baptiste Thoret où il est interrogé sur son rapport au religieux, George A. Romero voit son choix de ne pas expliquer comme un reste de son éducation religieuse, où il n’était jamais possible de remettre en question Dieu, et où la question du pourquoi n’avait donc pas lieu de se poser. On peut voir dans ce choix quelque chose de plus profond que cette explication psychanalytique. Romero, avec La nuit des morts vivants d’abord mais donc ensuite aussi avec Zombie réinvente totalement la figure du zombie, créant finalement le zombie moderne.

A l’origine, le zombie naît de la colonisation américaine de l’île d’Haïti est des découvertes de la magie vaudoue sur place (voir sur le sujet L’emprise des ténèbres de Wes Craven), notamment sous l’impulsion des recherches de William Buehler Seabrook et de son récit de voyage, L’île magique. La figure du zombie dans le cinéma d’horreur américain classique résulte directement de sa définition : « Un corps, sans âme, un corps… [on] lui communique le mouvement par une sorte de galvanisation… [ses maîtres] lui imposent de lourdes tâches, le frappent comme une bête de somme, pour peu qu’il se relâche ». Le zombie agit donc sous le coup de l’hypnose, ou quoi qu’il arrive de l’action de l’homme, ce qu’on peut observer dans le White Zombie (1932) de Victor Halperin avec Bela Lugosi. Le zombie moderne, le Zombie de Romero, agit lui sans maître, sans dieu. Il est une pure machine monstrueuse, dévorant sans la moindre raison ce qu’il entoure et dont la seule motivation, si c’en est véritablement une, est l’expansion sans fin. Dans son article « A leurs corps défendant… » qu’on trouve dans le passionnant ouvrage Politique des zombies, l’Amérique selon George A. Romero dirigé par Jean-Baptiste Thoret, François Agelier résume bien cette idée : « Élément nodal : la disparition du maître des zombies, des pratiques magiques, de manipulations chimiques. Absence de contrôle et de maîtrise. […] Les Halperin clouaient les yeux de Lugosi en travers de l’écran pour montrer l’omniprésence de la hiérarchie. Plus de regard magistral pour barrer l’écran chez Romero : Dieu est mort. ».

Romero fait donc basculer le film de zombie dans une ère athée, ainsi qu’évidemment, et c’est le grand sujet particulièrement de ce film-là, consumériste. L’essentiel du film se déroule dans un centre commercial où les personnages se réfugient, d’abord dans un enthousiasme enfantin, puis devenant progressivement des consommateurs déprimés et systématiques, comme eux-mêmes zombifiés par le système capitaliste cristallisé dans cet espace immense et vide. Dans Dawn of the dead, on ne sait en effet pas « qui est le plus zombie » entre les humains épargnés par l’épidémie et les zombies eux-mêmes, qui sont les plus monstrueux. La charge politique de Romero prend des atours tragiques, terrifiants, où personne n’est véritablement à sauver. Cela se manifeste dans l’extraordinaire scène d’assaut du SWAT au début du film. Un régiment est envoyé dans une HLM pour expulser des Portoricains, des Hispano-Américains et des Afro-Américains qui refusent de se séparer du corps de leurs morts alors que ceux-ci pourraient se transformer d’une minute à l’autre en zombies. Ces minorités apparaissent comme les derniers êtres voulant sauver un semblant d’humanité en défendant leurs morts dans un monde dévasté. Un des agents du SWAT est alors pris d’une crise de folie sadique et raciste, dépassant de loin sa mission, et massacrant toutes les personnes qui se trouvent sur son passage. Choix de récit remarquable et d’une grande violence : le premier moment fondamentalement monstrueux, et en tous cas le plus abject, que décrit la caméra de Romero est l’agissement d’un homme, et d’un homme bien vivant. On voit ici que Romero est toujours d’une grande puissance quand il s’agit de défendre les minorités (comme dans La nuit des morts vivants, où l’un des personnages principaux, incarné par le formidable Duane Jones, est noir). Mais Zombie sidère d’une manière générale par sa noirceur, et l’état des lieux qu’il fait de la société américaine capitaliste et consumériste. Alors que les quatre survivants se cachent dans le centre commercial, ils sont bientôt menacés par la horde morbide se rapprochant du lieu, non pas parce qu’ils ont repéré nos protagonistes, mais parce que leurs mouvements sont dictés par des réflexes. Ils se meuvent selon les souvenirs que conservent leurs corps sans conscience. Ils vont vers ce qu’ils connaissent le plus donc, et ce quelque chose c’est un centre commercial gigantesque. Cette idée sidérante et géniale place tout de suite le film dans une dimension violemment marxiste, dimension confirmée par la motivation des zombies qui mangent leurs victimes non pas par satiété, preuve en est le fait qu’ils n’en mangent souvent qu’un morceau et qu’ils laissent ensuite cette victime en place avant que celle-ci ne rejoigne la horde. Ce zombie, cet être qui consomme sans autre but donc que la pure consommation et l’expansion, est donc finalement l’incarnation de l’Homo economicus de Marx comme le relève Tony Williams dans un article sur le film (trouvable également dans l’ouvrage précédemment cité que, vous l’aurez compris, je recommande chaudement).

C’est par là en fait qu’on comprend que les zombies chez Romero ne sont autres que la continuation du système capitaliste : l’être humain au stade ultime de son état capitaliste. C’est, comme tous les « monstres » du cinéma d’horreur moderne, un « monstre intérieur », mais intérieur à un système. La mise en scène de Romero poussant encore plus loin la logique du réalisme que dans La nuit des morts vivants (même si le passage à la couleur l’éloigne de la dimension reportage codifié de la même manière que ceux effectués au Vietnam) ce constat se fait d’autant plus déprimant et violent. Même si beaucoup ont noté qu’ici Romero s’amusait plus que dans son premier film, et que le film allait parfois plus clairement vers la satire (on pense à ce plan où l’un des personnages principaux, on ne dit pas qui, se transforme en zombie et est clairement ridiculisé). Notamment parce qu’il prend plus le parti des zombies que Night of the living dead. A la fin du film, l’apogée de la monstruosité vient encore essentiellement des hommes, quand une bande de motards baroudeurs forcent la porte d’entrée du centre commercial, laissant pénétrer d’ailleurs les zombies, et déclenchant un conflit armé ultraviolent entre les trois survivants (et oui, un est mort entre temps, mais bon on spoile pas trop ici) dont seuls les zombies pourront sortir vainqueurs. Il est intéressant de voir que ces trois survivants défendent ici ce qu’ils considèrent désormais comme leur propriété, totalement zombifiés par ce désir de possession capitaliste. Romero filme ici comme s’il faisait une sorte de constat catastrophique du monde moderne. Tony Williams compare la démarche de Romero à celles des écrivains naturalistes du XIXème siècle, décrivant par exemple le centre commercial de Zombie comme le pendant monstrueux du magasin du Bonheur des dames de Zola.

Avec beaucoup plus de moyens qu’en 1968, Romero affine sa mise en scène et son écriture pour atteindre des moments d’une intensité rare. Pourtant, cette mise en scène n’est jamais ostentatoire, presque hawksienne dans son effacement, servant mieux que jamais la tension en jeu également intensifiée par la musique absolument géniale, bien que discutée, des Goblin. Le huis clos entre les survivants est beaucoup puissant que celui de La nuit des morts vivants, peut-être plus didactique et laborieux. Ici, de vrais moments bouleversent, notamment autour du très beau personnage de Fran, incarnée remarquablement par Gaylen Ross, qui essaye de s’affirmer en tant que femme au milieu d’hommes qui l’asservissent et la réduisent à un état de potiche. On assiste notamment à la déliquescence de son histoire d’amour avec Stephen, pilote de l’hélicoptère qui permet aux personnages de s’échapper au tout début du film. La zombification atteint tout, jusqu’aux sentiments. Quand Fran s’exclame : « Que sommes-nous en train de faire à nous-mêmes ? » (oui oui, c’est la phrase du début, mais en français), le constat est clair. Ce sont les vivants qui sont responsables de cette déliquescence généralisée. Responsables du réveil de leurs morts, de ses monstres qu’on croyait perdus, vaincus. Le constat est sans appel, pourtant, un choix peut permettre de penser que Romero est peut-être moins pessimiste que ses camarades de genre (John Carpenter notamment). Alors que dans une version du scénario tous ses personnages décédaient, Romero a décidé de sauver in extremis deux de ses personnages. Il dit les avoir sauvés parce qu’il les aimait trop. A la fin du film, Fran et Peter parviennent à s’échapper du centre commercial dévasté (ah zut, en fait on a spoilé un peu). Une femme, enceinte, et un noir, liés par aucun rapport sentimental, s’échappent et laissent peut-être espérer la possibilité d’un monde nouveau, après qu’ils aient appris et sans doute compris l’origine du mal. On aperçoit finalement l’hélicoptère qui recueille ces deux pauvres survivants, planant dans le ciel et survolant la catastrophe terrestre. Ce final laisse espérer à une résistance possible. Cette résistance qu’on voudrait enjoindre en compagnie de ce grand cinéaste qu’on espère retrouver très vite. Avec une ressortie plus large de cette belle copie en France espérons-le, mais surtout un nouveau film. Comme quoi, même en état de zombification avancée, voir ce film nous apprend que nous ne le sommes pas tant que ça, ou en tous cas que nous ne devons pas l’être.


A propos de Pierre-Jean Delvolvé

Scénariste en formation à la Femis, Pierre-Jean aime bien parler de Paul Verhoeven, de "2001 l'odyssée de l'espace" et faire des rapprochements entre "La maman et la Putain" et "Mad Max". Sinon il écrit de temps en temps sur les films, et il trouve ça très chouette, surtout quand c'est des films avec du sang et du mauvais goût à outrance. Il pense aussi que Xavier Dolan n'a pas de talent, et qu'il faut lutter contre lui. Ses spécialités variées oscillent entre Paul Verhoeven, John Carpenter, Tobe Hooper et George Miller. Il est aussi le plus sentimental de nos rédacteurs.


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