Sacrifice 1


Projetés juste après le soporifique Night Kaléidoscope, les excès de Sacrifice ont visiblement marqué et le jury et le public du Sadique-master Festival, qui lui ont tous deux accordé leur préférence sur les autres films de la compétition. Si on est pas obligé de partager l’enthousiasme, c’est assurément un des long-métrages les plus intéressants de l’événement.

Mea maxima culpa

Au risque d’enfoncer le clou, par rapport à l’article précédemment publié, Night Kaleidoscope n’avait clairement pas été la meilleure entrée en matière pour une nuit de projections. A la pause, le public semblait déjà fatigué, quelque peu déçu par le film expérimental britannique. J’ai même entendu quelques bâillements, mais je balancerai pas…Doute était présent, mais c’était sans compter sur ce petit fripon qu’est Tinam Bordage, et qui nous avait bien réservé de quoi réveiller les âmes les plus hypnotisées. Ce stimulant, gratiné, c’est Sacrifice, film italien réalisé par Poison Rouge dont c’est le premier effort (on imagine que c’est un pseudonyme n’est-ce pas ? Surtout que nous parlons-là d’une demoiselle), signe que l’Italie reste toujours un peu ce pays hargneux qui a fait naître les gialli et autres poliziottesci…Et a toujours du mal à digérer certaines choses qui font son ADN. Jusqu’au-boutiste ? On peut le dire oui, tant le film est un spectacle qui peut s’avérer des plus éprouvants pour les âmes sensibles.

Sacrifice fait partie de ces films dont le scénario (pour le coup il ne faut pas le voir comme une critique) semble tenir sur une feuille de papier A5. Pour simplifier, c’est très concrètement un jeune homme qui s’auto-mutile, soixante minutes durant, dans sa salle de bains. On peut parler de gore explicite tant rien ne nous est épargné, quitte à envoyer certains spectateurs sortir de la salle et faire des malaises (on est au Sadique-master Festival les gars, fallait s’attendre à de l’extrême digne de ce nom au bout d’un moment…) : le monsieur se taille une croix sur le front avec un couteau, s’enfonce un tournevis dans l’urètre, s’éventre…Évidemment sans anesthésie, sinon c’est moins golri. Établir que le film n’est pas écrit pour autant, c’est cependant une erreur : Sacrifice a une écriture assez précise en fait, jouant habilement sur la gradation des sévices, et sur l’état psychologique de son unique protagoniste. Très instable, le héros alterne entre délires, hallucinations, et obéissance à une espèce de cérémonie mi-religieuse mi-païenne (évocation d’un dieu oriental) dans laquelle réside SON Sacrifice. Un sacrifice que le spectateur suit point par point jusqu’à l’issue évidemment morbide, sans en connaître les raisons, si toutefois elles sont ou importantes, ou présentes autrement que par la folie.

Bien évidemment face à la brutalité d’un tel dispositif, il est légitime de penser que l’on a affaire à un film inutilement provocateur, révulsant et débile, mais des indices permettent de percevoir le sujet métaphorique de la chose. Par les hallucinations fréquentes et malsaines de sa mère nue, par le rituel mi-païen, mi-chrétien et ses incantations, confronté à un discours ponctuel très acide contre le monde actuel (Trump et l’univers des réseaux sociaux en tête), Sacrifice semble être, à l’instar du célèbre court-métrage The Big Shave de Martin Scorcese, une allégorie de l’Italie en proie à ses démons, tiraillée entre des siècles de croyance, une Église encore très présente, et une modernité qui perce tout. Les séquences où le personnage principal se prend en selfie pour preuve de son auto-mutilation et s’amuse du buzz futur qu’il se prévoit sont sans équivoque, et font preuve d’un humour noir tout autant que désespéré sur le sujet. Par-delà le sang, Sacrifice est l’expression d’un malaise national, d’un vrai, et qui a séduit à la fois le public qui lui a accordé ses votes et le jury (aucune surprise au fait que le maquilleur David Scherer lui ait on imagine donné sa voix..) qui lui a décerné son prix. Si Atmo HorroX était le chouchou absolu de votre serviteur, il faut bien avouer que le long-métrage de Poison Rouge était bien le second film le plus intéressant de la compétition.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.


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