La maison de la mort 1


Enfin, et grâce au remarquable travail d’Elephant Films (rien de mieux qu’un peu de fayotage pour bien introduire un article), sort un film de James Whale inédit jusqu’alors : La maison de la mort. Une édition DVD que nous passons au crible avec une plume émue…

Sacrée soirée

James Whale en payait le prix de son vivant et certainement que c’est une raison majeure de sa triste fin suicidée : l’étiquette de metteur en scène de fantastique et d’épouvante est la seule qu’on lui applique. Pourtant sa carrière n’a pas été sans succès public dans d’autres domaines (la comédie musicale Show Boat en 1936), mais il en est ainsi de certaines tragédies de la notoriété. En France, Whale est Monsieur Frankenstein, Monsieur La femme de Frankenstein, et Monsieur L’homme invisible avant tout, alors que ces travaux ne sont que trois pièces dans une filmographie de 21 long-métrages. Il convient de préciser que son œuvre, à part ce triptyque fameux, est pour ainsi dire totalement inédite en France, ce qui n’est pas bien pratique pour élargir la perception qu’on a du bonhomme si on exclut les quelques pellicules libres de droit disponibles sur Youtube, à l’image de Wives under suspicion (1938) qu’on peut y visionner intégralement et dans une version évidemment dégueulasse. Elephant Films ne participe pas (du moins pour le moment) à faire de James Whale autre chose que le cinéaste de genre que la réputation a fait de lui…Mais a l’immense mérite (et c’est en admirateur de Whale que je parle) de faire ENFIN découvrir une autre œuvre d’épouvante du bonhomme. J’ai nommé La maison de la mort, édité sur support DVD grâce à la collection réservée à l’horreur pré-code Hays, dans laquelle figurent d’ailleurs également L’île du Docteur Moreau, Le fantôme vivant et Double assassinat dans la rue Morgue. Vous savez l’horreur pré-Hays, celle où on pouvait encore voir quelques décolletés et du sang noir couler par exemple avant le grand nettoyage moral ?

Tiré d’un roman de J.B. Priestley, La maison de la mort est un huis-clos (à quelques plans ou séquences près) se situant dans une maison isolée, point de chute de cinq convives involontaires (un couple marié, un couple platonique, et un vétéran de guerre beau gosse) à cause des intempéries. La maison en question est tenue par un frère et une sœur dévote, aussi flippants l’un que l’autre, ainsi que par Morgan, un homme de main mutique interprété par Boris Karloff. D’étrange, l’ambiance passe au fur et à mesure de la nuit au badant, lorsque la présence d’un autre frère est révélée, fou, à l’étage du dessus, enfermé pour qu’il ne fasse de mal à personne…Le scénario n’est pas le point fort du film de toute évidence bien qu’il aborde des thématiques et des motifs intéressants et/ou audacieux pour l’époque, notamment par le biais d’une caractérisation précise et riche. La folie religieuse (la sœur est un sacré paquet de chrétienté mindfuck), le deuil (le personnage de Charles Laughton à nouveau), la génération sacrifiée (le vétéran de la Première Guerre Mondiale), la prostitution (ou presque, avec le personnage de?) sont dessinés, avec cette idée du mal et de la peur qui ne vient pas d’en bas, des caves ou autre, mais de l’étage en haut, comme plus près des Dieux. Cependant trop bavard, même lors du supposé climax, et souffrant d’un rythme inégal (ces scènes de romance précipitées entre deux séquences d’angoisse), le film peine à emporter totalement. Il est indéniablement déstabilisant, mais pas dans le bon sens du terme.

Heureusement, James Whale est ce qu’il est, c’est à dire un cinéaste à la force majeure, à l’inventivité manifeste, au sens du montage aussi percutant qu’un Sergueï Eisenstein. Comme pour ses trois chef d’œuvres fantastiques pré-cités, Whale ne fait pas que mettre en scène un film d’épouvante : il propose une vraie vision de la peur ou de l’horreur, particulièrement frontale, et en cela profondément moderne. Dans La maison de la mort comme pour le triptyque, il n’y a pas d’effet de montage pour cacher ou amoindrir la force d’un coup, d’une chute, d’une chaise brisée sur un corps (action filmée en un plan fixe), par contre il y en a pour placer le spectateur bien en face et bien près de ce qu’il doit craindre (ces raccords dans l’axe en dehors du temps et du rythme des séquences !). Ce sans musique, sans préparer, sans prévenir. La modernité effarante du cinéma de James Whale dans son œuvre fantastique/d’épouvante des années 30, c’est son éthique, son mot d’ordre : ne pas épargner le spectateur qui ne demande qu’à être bousculé, jeté dans une histoire. Beaucoup de cinéastes qui se veulent coup-de-poings feraient bien de s’organiser une rétrospective Whale…

Au rayon bonii, toujours les bandes-annonces Elephant Films (elles sont ou d’origines, ou présentées par Jean-Pierre Dionnet, ce qui est cool et me fait regarder les bandes annonces dont j’ai pas grand-chose à foutre d’habitude) et la présentation du Sieur Dionnet, qui épate toujours autant par sa culture. L’achat de La maison de la mort, dont la copie est au mieux pour un film de cette époque et de son rang, est ainsi indispensable, en tant qu’inédit d’un maître réalisateur, quels que soient ses défauts.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.


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