Kong : Skull Island


Onze ans après la version de Peter Jackson injustement disqualifiée par les critiques de l’époque, le mythique King Kong revient à nouveau aux affaires dans ce Kong : Skull Island sur lequel il convient peut-être de jeter un œil avant de lire ce petit cri de ouistiti pamphlétaire.

La Folie des Grandeurs

De tous les mythes que constitue l’histoire du septième art, le gorille géant King Kong est sans nul doute le saint patron des patrons. Légende vivante, icône, symbole triomphant du Hollywood des années trente – on aime à dire qu’il aurait sauvé la RKO de la faillite – il représente à lui seul le cinéma américain, si bien que sa figure et sa déambulation à travers les différentes ères de l’Amérique offre une véritable grille de lecture pour déchiffrer l’évolution du continent de l’oncle Tom. Pour une explication plus poussée, je vous invite à jeter un œil à notre article justement intitulé : King Kong, témoin de l’évolution des Etats-Unis publié il y a quelques années déjà et qu’il faudra remettre à jour avec la sortie de ce Kong : Skull Island. Même s’il peut-être de bon ton de s’inquiéter d’une franchisation à l’excès d’un tel mythe – un mythe ne le demeure t-il pas s’il entretient sa légende par sa rareté ? – on ne pourra pas non plus reprocher à la saga King Kong une réelle omniprésence sur les écrans, en comparaison, par exemple, de son célèbre cousin nippon. D’abord annoncé comme une origin story avant de se révéler être un autre simili-remake, transportant Kong dans une nouvelle époque – à l’image du plus mauvais épisode à ce jour, King Kong (John Guillermin, 1976) – Kong : Skull Island avait sur le papier, vraiment de quoi nous allécher avant que ses premières images parlent d’elles mêmes et finissent de noyer le peu d’espoir qu’il nous restait. Comme le tout Hollywood, se vautrant dans la mare boueuse de la surenchère depuis plusieurs années – toujours plus d’explosions, d’effets spéciaux et de super-héros – le film affichait en une seule bande-annonce toute sa maladresse, à grand renfort de « regardez donc comment j’ai la plus grosse ! », laissant présager du pire. Un sentiment amplifié lorsque l’annonce fût faite de la mise en chantier d’un cross-over prochain entre le roi des singes et le récent Godzilla (Gareth Edwards, 2014), leur affrontement étant la première pierre à l’édifice d’une nouvelle franchise hollywoodienne inspirée du pire de la production de kaiju-eigas nippons, dont la scène post-générique – nouvelle plaie annonciatrice de franchise étouffante – du film fait le teasing, osant même nous annoncer l’arrivée prochaine de Mothra, oui oui, on parle bien du papillon géant ridicule de la Toho.

Soit, comme souvent – de même que lorsque l’on attend avec une grande ferveur un long-métrage on finit très souvent par en être déçu – une attente si peu bienveillante peu parfois nous amener à ce qu’on appelle communément une bonne surprise. Ne vous emballez pas, Kong : Skull Island n’en ait pas vraiment une, même si le film mérite toutefois qu’on lui accorde quelques bons points dont je vais commencer par vous parler avant de sortir gaiement la sulfateuse. Ouais, je sais faire les choses dans l’ordre. Pour évoquer l’une des premières bonnes idées du film, il convient nécessairement d’essayer de pitcher un scénario qui est tellement capillotracté que cela relève de l’exploit, voire de la mission suicide. De mission suicide, il en est d’ailleurs un peu question dans le film : au sortir de la guerre du Vietnam, au début des années 1970, un groupe d’individus composés de scientifiques, soldats américains et explorateurs sont envoyés en reconnaissance sur une île du Pacifique jusqu’alors inconnue des cartes, la fameuse Skull Island. Sur place, ils découvrent l’existence d’une faune qui semble être restée bloquée dans une ère ancienne et sur laquelle un gigantesque singe, Kong, règne en maître. Vous l’aurez sûrement compris, ce n’est pas la taille démentielle du nouveau monstre qui s’additionnera à la liste des bonnes idées – la mère des producteurs américains ne leur a jamais dit que c’était pas la taille qui compte ? – mais bel et bien la contextualisation de l’action dans une Amérique post-Vietnam. Car si King Kong, en tous temps, s’est toujours imposé, comme je l’ai dit plus haut, comme étant l’un des témoins de l’Histoire des Etats-Unis, son mythe n’avait été abordé que sous le prisme des années trente – sa crise financière d’abord mais aussi sa période glorieuse pour les explorateurs d’un monde exotique tels que Schoedsack et Cooper l’étaient par ailleurs – de la crise pétrolière de la fin des années 1970 ou du duel de frères-ennemis se cristallisant après guerre entre les deux nations que sont le Japon et les Etats-Unis d’Amérique. L’originalité du film est donc de plonger le mythe dans un contexte nouveau, ré-actualisant le propos initial – le désastre opéré par un certain colonialisme qui ne dit pas son nom, sur la nature et les tribus aborigènes qui y vivent – en apportant une lecture similaire sur le conflit vietnamien et sur cette guerre opportuniste et colonialiste. L’originalité ne tient toutefois pas sur la durée, tant Jordan Vogt-Roberts – un illustre inconnu à côté de qui John Guillermin n’est pas tout à fait un faiseur, c’est dire… – semble n’avoir pour connaissance de la guerre du Vietnam que les images iconiques du grand Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) dont il ne cesse de citer les plans et les séquences phares : des hélicos dans un soleil rouge, un bateau de fortune sur un fleuve pas très rassurant, du napalm et des lance-flammes, un fou occidental devenu gourou d’une tribu indigène dans la jungle du Pacifique… Et j’en passe. Ça fait quand même beaucoup, suffisamment en tout cas pour que le film étonne finalement une deuxième fois, car si on l’attendait comme un prequel ou un remake de King Kong, il s’apparente finalement d’avantage à un remake d’Apocalypse Now flirtant avec le fantastique. Le gorille géant s’offre alors une dimension politique nouvelle, puisque s’il a toujours représenté une certaine culture ancestrale, luttant vaillamment contre les colons venus la bafouer, il devient désormais une allégorie évidente d’un pays martyrisé par la politique guerrière et invasive américaine.

Venons en maintenant au reste, ce qui fâche, ce qui tâche. Outrepassons le casting cinq étoiles venu cachetonner ça et là – il devrait être interdit par la loi d’utiliser John Goodman dans un rôle aussi abscons – et venons-en à quelques points précis qui font de ce nouveau volet de Kong, une déception à hauteur de ce qu’on pouvait en craindre. En 2014, à l’occasion d’une mémorable rétrospective consacrée à Merian C.Cooper au Festival International du Film d’Amiens, nous avions eu le plaisir d’interviewer Jean-Christophe Fouquet, qui venait de signer, en accompagnement de cette rétrospective, un livre consacré au producteur/réalisateur et notamment à son célèbre monstre intitulé Faites le plus grand !  Cette phrase, serait celle que Merian C. Cooper lui-même aurait proférée à ses équipes lorsqu’il s’agissait d’imaginer la carrure de son King Kong. La maxime semble avoir été à nouveau employée dans les bureaux de la Warner Bros, puisque le monstre bénéficie ici d’une poussée de croissance hormonale démentielle. Il mesure désormais plus de 30 mètres, de nouvelles mensurations ayant bien évidemment pour but de le rendre moins craignos pour affronter bientôt, d’égal à égal, le nouveau Godzilla déjà largement sur-dosé en stéroïdes. Et pourtant, de ce gigantisme, la mise en scène ne fait pas grand chose – la 3D n’essaie même pas d’être inventive sur la notion d’échelle, comme Pacific Rim (Guillermo Del Toro, 2013) en son temps – ou s’enlise dans une surabonde ridicule – au fil des minutes, on assiste hébétés à une surenchère de monstres tous plus grands les uns que les autres – si bien qu’on a simplement l’impression que la nouvelle taille du gorille n’est utile qu’à des fins marketing. Exit le gorille géant ré-animalisé du King Kong de Peter Jackson (2005), cette version du primate retrouve son caractère anthropomorphe, marchant fièrement sur ses deux pieds – idéale pour gagner quelques mètres de hauteur – et arbore assez étonnamment une silhouette largement sexualisée ou entendez plutôt : sexy-ualisée. Si l’érotisme n’est pas une caractéristique tout à fait neuve dans la saga – les autres versions ont en tous temps opposé la virilité bestiale de La Bête à la sensualité de La Belle – s’autorisant même quelques bousculements de la morale – le summum étant toutefois l’effeuillage par le primate de la toute mouillée Jessica Lange dans la version de 1976 – avec sa démarche de mannequin, sa musculature parfaite et ses tablettes de chocolat en prime, c’est la bête qui bénéficie ici d’une érotisation assez déroutante. L’idylle amorale entre le monstre et la belle apeurée incarnée successivement par Fay Wray (1933), Jessica Lange (1976) puis Naomi Watts (2005) n’est ici qu’esquissée, le personnage campé par la jeune Brie Larson n’en gagnant pas davantage en charisme ou utilité. Ectoplasme dont le scénario ne sait pas quoi faire, la jeune femme déambule dans la jungle dans une position gênante, en retrait, son rôle fonction se symbolisant par ailleurs dans le trait de caractérisation principal de son personnage : son appareil photo qu’elle dégaine à la moindre occasion, pour nous rappeler qu’elle n’est que spectatrice passive de cette histoire dans laquelle on ne lui octroie, de toute façon, que quelques trop rares lignes de dialogues.

Au final, bien qu’il essaie de se défaire de ses illustres prédécesseurs, le film se fait briser en deux sur la longueur, notamment quand il s’agit de passer au crible des comparaisons. Le récit d’aventures envolées des versions de 1933 et 2005 trouvent là un concurrent boursoufflé dont le souffle épique est remplacé par la décharge d’adrénaline d’un manège à sensation, c’est à dire pour lequel on attend longtemps pour si peu de plaisir au final. Endimanché dans un simulacre de parodie-hommage-remake d’un des plus grands films sur le Vietnam – voir d’un des plus grands films tout court – ou citant allègrement certaines séquences anthologiques du film de Peter Jackson – parfois, presque au plan prêt comme dans le combat contre les lézards bipèdes ridicules – Kong : Skull Island peine à trouver sa personnalité, son originalité s’éventant vite pour dévoiler une certaine proportion mal fagotée pour le recyclage.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.

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